CHINE (La RĂ©publique populaire) - DĂ©veloppement Ă©conomique

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CHINE (La RĂ©publique populaire) - DĂ©veloppement Ă©conomique
CHINE (La RĂ©publique populaire) - DĂ©veloppement Ă©conomique

En 1949, quand le Parti communiste chinois prend le pouvoir Ă  PĂ©kin, il a dĂ©jĂ  une longue expĂ©rience politique. Depuis les annĂ©es 1930 en effet, les Ă©lĂ©ments communistes retranchĂ©s dans leur base du Shaanxi remportaient une sĂ©rie de succĂšs au cours des expĂ©riences socialistes menĂ©es dans cette rĂ©gion. Leur prestige ne pouvait ainsi que s’affirmer aux yeux des masses paysannes et ouvriĂšres qui, ruinĂ©es par plus de dix annĂ©es de guerre, voyaient dans la victoire communiste la fin de la misĂšre. Ce large appui populaire allait s’avĂ©rer en fait le soutien indispensable d’un rĂ©gime placĂ© devant une situation Ă©conomique particuliĂšrement critique. C’est lui qui allait permettre la mise en valeur de ressources extrĂȘmement variĂ©es, prospectĂ©es certes depuis la PremiĂšre Guerre mondiale, mais dont il appartint au rĂ©gime populaire de faire un inventaire plus rigoureux et plus approfondi.

1. DĂ©veloppement et planification

AprĂšs 1945, avec la misĂšre des campagnes chinoises s’aggrave la destruction des centres industriels; la dĂ©bĂącle des forces du Guomindang Ă  partir de 1947 entraĂźne non seulement l’insĂ©curitĂ© et la dĂ©sorganisation de ce qui reste d’activitĂ© Ă©conomique, mais accĂ©lĂšre la fuite des capitaux vers l’étranger. Dans le domaine monĂ©taire, malgrĂ© un bref rĂ©pit de la tendance inflationniste, la reprise des hostilitĂ©s entre communistes et nationalistes provoque l’effondrement du yuan. Avec lui disparaĂźtront les derniers soutiens du rĂ©gime nationaliste.

La Nouvelle DĂ©mocratie (1949-1952)

En regard de cette situation, l’attitude des nombreux dirigeants donne d’abord la preuve d’un trĂšs grand rĂ©alisme. Mao Zedong avait insistĂ© sur le fait que, si l’appui de la paysannerie constituait l’élĂ©ment important de la prise du pouvoir, le redressement de la Chine, lui, passait nĂ©cessairement par la collaboration avec la bourgeoisie. Si, pour le P.C.C., l’objectif ultime Ă©tait en effet l’édification d’un État socialiste oĂč tous les moyens de production et de distribution seraient dĂ©tenus par l’État, ce but semblait ne pouvoir ĂȘtre atteint que par l’application de la doctrine de la «rĂ©volution dĂ©mocratique», que Sun Yat-sen avait dĂ©finie au dĂ©but du siĂšcle, et dont Mao avait, en 1940, repris les grandes lignes dans son programme de la «Nouvelle DĂ©mocratie».

En accord avec ces principes, la politique du P.C.C. au cours des quatre annĂ©es 1949-1952 consistera donc essentiellement Ă  effectuer la rĂ©forme agraire et Ă  dĂ©velopper l’interventionnisme Ă©tatique dans les secteurs industriel, commercial et financier.

La réforme agraire

Dans l’esprit des nouveaux dirigeants, la rĂ©forme agraire Ă©tait considĂ©rĂ©e comme destinĂ©e Ă  obtenir des rĂ©sultats plus politiques qu’économiques. La redistribution des terres des grands propriĂ©taires fonciers devait avant tout assurer la «prise de conscience sociale» des masses paysannes les plus dĂ©shĂ©ritĂ©es et Ă©largir le soutien Ă  la rĂ©volution. C’est ainsi que les domaines d’une dizaine de millions de familles – grands propriĂ©taires, paysans riches et autres «rĂ©actionnaires» – furent confisquĂ©s; 17 millions de personnes furent condamnĂ©es Ă  des peines diverses et 3 millions environ furent exĂ©cutĂ©es. Si la rĂ©forme qui suivit eut pour principal effet de renforcer la popularitĂ© du rĂ©gime auprĂšs des masses populaires en amĂ©liorant dans l’immĂ©diat le niveau de vie des paysans les plus dĂ©favorisĂ©s, elle n’avait pas accru la productivitĂ© du secteur agricole. Dans ces conditions, aucun des vrais problĂšmes Ă©conomiques de la Chine ne se trouvait rĂ©solu, et la paupĂ©risation des paysans et des ouvriers agricoles allait continuer de s’aggraver, comme le confirme une Ă©tude entreprise par le gouvernement en 1954. À cette date, l’ensemble «ouvriers agricoles, paysans pauvres et paysans moyens» reprĂ©sentait Ă  lui seul encore 70 p. 100 du total de la population rurale et le nombre des propriĂ©taires, qui s’était en principe accru de 50 millions, avait entraĂźnĂ© une diminution proportionnelle de la taille des propriĂ©tĂ©s et de la productivitĂ©. C’est pour redresser cette situation que le comitĂ© central du P.C.C. allait prendre dĂšs 1951 les premiĂšres mesures de collectivisation des terres. Cette nouvelle politique, marquĂ©e par l’établissement des «équipes d’entraide», si elle maintenait la propriĂ©tĂ© privĂ©e des instruments de production, l’assortissait d’un systĂšme de prĂȘts rĂ©ciproques, compensĂ©s par des versements en nature ou en espĂšces, ce qui devait Ă  la fois permettre d’augmenter le rendement du secteur agricole et inciter les paysans Ă  coopĂ©rer. À la fin de 1952, on comptait environ 8 300 000 de ces Ă©quipes d’entraide, regroupant plus de quarante-cinq millions de familles. Le programme de la Nouvelle DĂ©mocratie relatif Ă  l’agriculture se trouvait ainsi rĂ©alisĂ©.

Le dĂ©veloppement de l’interventionnisme

À l’égard de l’industrie et du commerce, l’attitude du gouvernement au cours de la pĂ©riode 1949-1952 fut essentiellement guidĂ©e par l’analyse que Mao avait faite de la bourgeoisie chinoise et par la distinction opĂ©rĂ©e entre «capitalisme bureaucratique» et «capitalisme national». Dans la terminologie maoĂŻste, l’expression «capitalisme bureaucratique» dĂ©signait principalement les grandes entreprises d’État constituĂ©es Ă  l’époque du Guomindang par la confiscation et la nationalisation des biens japonais en Chine. Cet immense secteur, dont la valeur Ă©tait estimĂ©e Ă  une quinzaine de milliards de dollars, reprĂ©sentait environ la moitiĂ© des services financiers, commerciaux et des transports. Son Ă©tatisation allait procurer au gouvernement le moyen d’intervenir d’emblĂ©e dans l’orientation gĂ©nĂ©rale des affaires.

À cĂŽtĂ© du «capitalisme bureaucratique», le «capitalisme national» liĂ© Ă  la couche supĂ©rieure de la classe moyenne assurait plus de la moitiĂ© de la production industrielle brute. Son importance relative explique que l’administration communiste ait adoptĂ© Ă  son Ă©gard une attitude d’abord assez souple. C’est la guerre de CorĂ©e qui, suivant la nationalisation et la rĂ©organisation du secteur bancaire, allait, par un accroissement considĂ©rable des commandes d’État, resserrer les liens entre secteurs publics et privĂ©s. Les prix tendirent dĂšs lors Ă  se stabiliser, on assista Ă  une rentrĂ©e de capitaux et Ă  un accroissement des recettes fiscales dĂ» Ă  l’augmentation de la production.

Les rĂ©sultats obtenus par la politique interventionniste de la Nouvelle DĂ©mocratie furent encourageants, mais ce n’était que le prĂ©lude d’une transformation plus radicale des structures Ă©conomiques et sociales du pays; la Chine allait en effet aborder en 1953 une nouvelle phase rĂ©volutionnaire dite «pĂ©riode de transition».

La période de transition

Telle qu’elle est dĂ©finie dans le prĂ©ambule de la Constitution de la rĂ©publique populaire de Chine, la tĂąche fondamentale de l’État au cours de la pĂ©riode de transition est «de rĂ©aliser progressivement l’industrialisation socialiste du pays et d’achever la transformation socialiste de l’agriculture, de l’artisanat ainsi que de l’industrie et du commerce capitalistes».

Cette nouvelle politique qui allait ainsi se dĂ©velopper se traduisit dans les secteurs industriel et commercial par un programme d’étatisation. Dans l’agriculture et l’artisanat, la forme de transition prĂ©vue Ă©tait surtout fondĂ©e sur l’établissement des coopĂ©ratives.

L’étatisation

DĂšs le dĂ©but, le gouvernement manifesta sa volontĂ© de jouer dĂ©sormais un rĂŽle dĂ©cisif dans l’activitĂ© Ă©conomique. Avec le dĂ©clenchement de la campagne des «cinq anti» au dĂ©but de l’annĂ©e 1952, la bourgeoisie chinoise allait en effet recevoir des coups sĂ©vĂšres. À la faveur des dĂ©nonciations et des mouvements de masses, la quasi-totalitĂ© des entreprises du secteur privĂ© furent soumises Ă  de lourdes amendes dont le total s’éleva Ă  2 milliards de dollars environ. Dans ce climat d’insĂ©curitĂ©, la production amorça un brusque dĂ©clin; c’est justement ce que recherchaient les pouvoirs publics qui, prenant prĂ©texte de cette dĂ©faillance, allaient progressivement assurer le relais de l’initiative privĂ©e.

En effet, le nombre des magasins Ă©tatisĂ©s se dĂ©veloppa: Ă  la fin de 1952, on en comptait plus de 30 000, soit cinq fois plus qu’en 1950. Des sociĂ©tĂ©s commerciales publiques furent Ă©galement organisĂ©es dans toutes les grandes villes. Jouissant dĂšs lors d’un monopole quasi absolu dans le domaine du commerce de gros, l’État pouvait peser plus facilement sur le rythme de la production. Les statistiques officielles indiquent en effet que la part des commandes gouvernementales dans la production industrielle du secteur privĂ© s’éleva de 12 p. 100 en 1949 Ă  82 p. 100 en 1955. Si les entreprises privĂ©es travaillant ainsi pour l’État Ă©taient en principe gĂ©rĂ©es selon des critĂšres de rentabilitĂ© et de profit, la quasi-totalitĂ© des bĂ©nĂ©fices dĂ©gagĂ©s devait nĂ©anmoins ĂȘtre versĂ©e au fisc, au personnel ou affectĂ©e aux rĂ©serves. L’initiative privĂ©e et l’action des stimulants matĂ©riels allaient s’en ressentir au point de gĂ©nĂ©raliser le gaspillage des ressources matĂ©rielles et humaines, amenant ainsi le gouvernement Ă  franchir une nouvelle Ă©tape dans le resserrement de son emprise sur le secteur privĂ©.

Cela se traduisit par la crĂ©ation d’entreprises d’économie mixte au sein desquelles Ă©taient regroupĂ©s actionnaires privĂ©s et État. AprĂšs une brĂšve pĂ©riode de cogestion, la propriĂ©tĂ© de ces entreprises devait ĂȘtre entiĂšrement transfĂ©rĂ©e Ă  l’État, moyennant toutefois dĂ©dommagement des actionnaires.

Faisant le bilan de cette politique, Zhou Enlai, dans son rapport adressĂ© Ă  la quatriĂšme session du Ier CongrĂšs national populaire, dĂ©clarait: «Environ 70 000 entreprises industrielles du secteur privĂ© sont passĂ©es sous la dĂ©pendance du secteur d’économie mixte. PrĂšs de deux millions d’entreprises commerciales de toutes tailles ont Ă©tĂ© incorporĂ©es aux circuits de distribution d’économie mixte, au secteur coopĂ©ratif ou intĂ©grĂ©s au secteur Ă©tatisĂ©. C’est une grande rĂ©volution socialiste; elle marque la transformation de la propriĂ©tĂ© privĂ©e millĂ©naire des moyens de production en un systĂšme de propriĂ©tĂ© collective.»

Transformation des structures de l’artisanat et du petit commerce

Les activitĂ©s commerciales et artisanales occupaient traditionnellement une large part de la population chinoise. Toutefois, en 1954, la majeure partie des 20 millions d’artisans Ă©tait essentiellement constituĂ©e de paysans pour qui l’artisanat reprĂ©sentait une activitĂ© parallĂšle. Compte tenu de l’importance de ce secteur, le gouvernement s’attacha tout d’abord Ă  en amĂ©liorer l’organisation par la centralisation de la distribution des matiĂšres premiĂšres, puis par une collectivisation de la propriĂ©tĂ©. C’est ainsi qu’aux petites associations d’achat et de vente primitivement crĂ©Ă©es succĂ©dĂšrent les coopĂ©ratives de production. À la fin de 1956, plus de 100 000 de ces derniĂšres regroupaient environ 6 millions d’artisans.

ParallĂšlement aux mesures de rĂ©organisation de l’artisanat fut menĂ©e une politique de rĂ©forme du petit commerce traditionnel. En 1954 toujours, 3,3 millions de personnes – camelots, colporteurs, propriĂ©taires d’échoppes – assuraient la majeure partie de la distribution. Des rĂ©formes analogues Ă  celles du secteur artisanal furent introduites par la constitution d’associations de petits commerçants, puis de coopĂ©ratives d’achat et de vente. Bien qu’amorcĂ© en 1953, ce mouvement de transformation du petit commerce ne prit vraiment de l’importance que dans la seconde moitiĂ© de 1955. À la fin de 1956, 1 150 000 unitĂ©s commerciales Ă©taient regroupĂ©es sous forme d’associations, parmi lesquelles 800 000 furent intĂ©grĂ©es Ă  des coopĂ©ratives dont certaines allaient ultĂ©rieurement ĂȘtre incorporĂ©es aux entreprises d’économie mixte.

La transformation dans le secteur agraire

Les Ă©quipes d’entraide mises en place dans le cadre de la rĂ©forme agraire de la Nouvelle DĂ©mocratie avaient trĂšs peu modifiĂ© la structure de la sociĂ©tĂ© paysanne chinoise. La situation des paysans les plus favorisĂ©s s’amĂ©liorait constamment, si bien que la spĂ©culation sur les denrĂ©es agricoles et l’usure connurent aprĂšs 1952 une pĂ©riode de recrudescence. Pour lutter contre ces tendances, le comitĂ© central du P.C.C. adopta le 16 dĂ©cembre 1953 une «DĂ©cision sur le dĂ©veloppement des coopĂ©ratives agricoles de production», destinĂ©e Ă  effectuer une transformation radicale des campagnes.

L’établissement des coopĂ©ratives de production marqua un grand pas en avant dans la collectivisation de l’agriculture chinoise. Ces unitĂ©s furent en gĂ©nĂ©ral constituĂ©es Ă  partir d’équipes d’entraide dont les membres s’engageaient Ă  utiliser en commun leurs biens, tout en conservant la propriĂ©tĂ© de leurs champs, de leur bĂ©tail, ainsi que de leurs instruments aratoires. La rĂ©partition de la production se faisait au prorata de l’apport de chacun, le solde Ă©tant affectĂ© Ă  la constitution de rĂ©serves d’amortissement, Ă  l’augmentation de l’actif de la coopĂ©rative et versĂ© au fisc.

Ce systĂšme, bien qu’il fĂ»t qualifiĂ© de «semi-socialiste» par la terminologie du parti, s’avĂ©rait en fait beaucoup plus difficile Ă  organiser que celui des Ă©quipes d’entraide; l’encadrement des paysans prĂ©sentait souvent des difficultĂ©s pour lesquelles les fonctionnaires du parti Ă©taient mal prĂ©parĂ©s. Un rapport officiel d’aoĂ»t 1954 rĂ©vĂ©lait que, sur les 95 000 coopĂ©ratives ainsi crĂ©Ă©es au cours de cette mĂȘme annĂ©e, 30 p. 100 seulement Ă©taient «bien organisĂ©es», de 50 Ă  60 p. 100 n’avaient «pas de fondations solides»; pour le reste, c’était un Ă©chec total. La plupart des paysans ne tĂ©moignaient en effet qu’un intĂ©rĂȘt trĂšs rĂ©duit pour cette nouvelle forme d’organisation. Ils Ă©taient en gĂ©nĂ©ral trop pauvres pour alimenter le fonds de la coopĂ©rative, et trop illettrĂ©s pour fournir les administrateurs nĂ©cessaires au bon fonctionnement du systĂšme. Un mouvement de rĂ©sistance se manifesta d’ailleurs rapidement, qui se traduisit par l’abattage systĂ©matique des animaux de trait et la destruction des coupes forestiĂšres; en consĂ©quence, les campagnes allaient ĂȘtre plongĂ©es dans une crise et une dĂ©sorganisation si graves que le mouvement coopĂ©ratif dut ĂȘtre stoppĂ©.

MalgrĂ© cela, Mao dĂ©cida de passer outre; faisant fi des critiques et des hĂ©sitations qui se manifestaient au sein du parti, il intervint pour donner un nouvel Ă©lan au dĂ©veloppement des coopĂ©ratives. Dans son esprit, la collectivisation des terres Ă©tait, en effet, la clĂ© de tout le dĂ©veloppement futur de la Chine, car elle devait permettre l’introduction des mĂ©thodes modernes de culture nĂ©cessaires Ă  l’accroissement de la productivitĂ© agricole dont dĂ©pendait l’industrialisation du pays. RĂ©ussissant Ă  imposer ses thĂšses au comitĂ© central du P.C.C., il lui fit adopter en octobre 1955 une nouvelle dĂ©cision tendant Ă  reprendre et Ă  accĂ©lĂ©rer le processus de collectivisation de l’agriculture. En consĂ©quence, plus de 110 millions de familles, reprĂ©sentant 91,9 p. 100 du total de la population paysanne, allaient ĂȘtre intĂ©grĂ©es dans les coopĂ©ratives; puis, dĂšs la fin de 1955, un nouveau genre d’institution comparable aux kolkhoz de l’U.R.S.S. fit son apparition. Les terres et les instruments de production Ă©taient exploitĂ©s en commun, chaque membre avait toutefois la possibilitĂ© de disposer d’un lopin privĂ©, la rĂ©munĂ©ration des travailleurs se faisait aux piĂšces et ceux-ci, organisĂ©s en «brigades de production», jouissaient d’une relative autonomie en ce qui concerne l’organisation du travail; un comitĂ© directeur Ă©lu par une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale disposait enfin d’un pouvoir de contrĂŽle sur la gestion.

En 1957, plus de 750 000 de ces coopĂ©ratives regroupaient les 120 millions de familles paysannes que comprenait la Chine. La tĂąche la plus lourde du programme de transformation socialiste de l’économie Ă©tait ainsi achevĂ©e, et ce une dizaine d’annĂ©es avant le dĂ©lai prĂ©vu.

À ce stade, on peut dire que la politique du P.C.C. pratiquĂ©e depuis 1949 avait non seulement permis d’assurer l’unitĂ© du pays, mais que les premiers objectifs du rĂ©gime – Ă©tablissement d’un nouvel ordre social, mainmise par l’État sur les secteurs clĂ©s de l’économie, restauration et dĂ©veloppement de la capacitĂ© productrice – furent tous atteints. Le niveau de production industrielle d’avant guerre avait non seulement Ă©tĂ© rĂ©tabli, mais dĂ©passĂ©. Les industries de Mandchourie, qui avaient Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es en 1945 par les SoviĂ©tiques, Ă©taient remises en activitĂ©. Les usines des villes cĂŽtiĂšres connaissaient un nouvel essor; les techniques de production se dĂ©veloppaient et, en consĂ©quence, le niveau de vie s’amĂ©liorait. Les flĂ©aux traditionnels de la Chine, les famines et les Ă©pidĂ©mies, qui avaient jadis tendu Ă  maintenir le volume de la population dans un Ă©quilibre plus ou moins stationnaire avec la production alimentaire, disparurent. Ainsi, l’urgence d’un dĂ©veloppement Ă©conomique plus poussĂ© allait se faire d’autant plus sentir que la chute brusque du taux de mortalitĂ© risquait de remettre en action le jeu des forces malthusiennes; bien que les rĂ©sultats fussent encourageants, la Chine avait encore beaucoup Ă  faire pour dĂ©velopper son Ă©conomie: ce sera la tĂąche du Ier plan quinquennal.

Le Ier plan quinquennal (1953-1957)

PrioritĂ© Ă  l’industrie lourde et aide soviĂ©tique

En 1953, date prĂ©vue pour le dĂ©marrage de l’économie planifiĂ©e, les dirigeants chinois n’étaient pas encore en mesure de procĂ©der Ă  la mise en place de projets ambitieux. Le boom de la guerre de CorĂ©e dĂ©rĂ©glait l’activitĂ© Ă©conomique; d’autre part, la socialisation des diffĂ©rents secteurs Ă©tait loin d’avoir atteint le niveau jugĂ© sans doute nĂ©cessaire par les planificateurs; en effet, 80 p. 100 du revenu national Ă©tait encore absorbĂ© par les secteurs dits «individuels» et «capitalistes», et l’agriculture n’était pas encore organisĂ©e en coopĂ©ratives socialistes. Dans ces conditions, la planification quinquennale devait ĂȘtre une rĂ©alitĂ© assez floue, se ramenant principalement Ă  dĂ©finir des objectifs quantitatifs fixĂ©s selon les principes d’une stratĂ©gie du dĂ©veloppement Ă©conomique inspirĂ©e de l’Union soviĂ©tique. Pour les dirigeants chinois, en effet, comme pour les dirigeants soviĂ©tiques, si la finalitĂ© du dĂ©veloppement Ă©conomique coĂŻncide avec l’intĂ©rĂȘt Ă  long terme du peuple, cela ne peut se faire qu’au dĂ©triment de la satisfaction de ses besoins actuels. La prioritĂ© Ă©tant accordĂ©e au dĂ©veloppement de la production de matiĂšres premiĂšres et Ă  l’industrie mĂ©canique, la croissance s’appuie sur une industrie Ă  grande Ă©chelle et Ă  forte intensitĂ© capitalistique, tandis que l’investissement dans l’agriculture et les industries de biens de consommation reprĂ©sente une fraction relativement faible. Quant au taux d’épargne, nĂ©cessairement Ă©levĂ© pour mener Ă  bien ce programme, il suppose qu’une part de plus en plus importante de l’accroissement du produit national soit affectĂ©e au fonds d’accumulation.

Il faut donc voir plus qu’une simple coĂŻncidence dans le fait que la version dĂ©finitive du Ier plan quinquennal, datĂ©e de fĂ©vrier 1955, intervint quatre mois aprĂšs l’accord sino-soviĂ©tique d’assistance Ă©conomique. L’aide soviĂ©tique allait ĂȘtre en effet un facteur fondamental du dĂ©veloppement de la Chine au cours de son Ier plan quinquennal. Il est mĂȘme incontestable qu’en l’absence de cette collaboration la jeune RĂ©publique populaire aurait Ă©tĂ© incapable d’atteindre les rĂ©sultats qu’elle allait enregistrer dans le dĂ©veloppement de son industrie.

Si aucun don important n’a Ă©tĂ© fait Ă  la Chine populaire, l’assistance de l’Union soviĂ©tique se manifesta sous la forme d’une aide d’un montant de 5 600 millions de roubles, allouĂ©e dans le cadre d’un accord de commerce prĂ©voyant le remboursement par la Chine de tout l’équipement et des services des techniciens soviĂ©tiques nĂ©cessaires au dĂ©veloppement d’une industrie nationale.

Mais les chiffres, dans leur sĂ©cheresse, ne rĂ©vĂšlent pas toute l’importance que cette contribution reprĂ©sentait pour la Chine, et ce au moment mĂȘme oĂč la grande majoritĂ© des pays occidentaux maintenaient leur embargo; la qualitĂ© de l’assistance technique soviĂ©tique, l’apport incommensurable que constituait le savoir-faire des techniciens, la formation de 7 000 Ă©tudiants chinois envoyĂ©s en U.R.S.S. sont des facteurs qualitatifs qui Ă©chappent Ă  toute analyse chiffrĂ©e. Enfin, compte tenu de l’époque Ă  laquelle fut signĂ© cet accord et des faibles garanties offertes par la Chine Ă  ce moment, on peut dire que les SoviĂ©tiques eux-mĂȘmes accomplirent un exceptionnel effort.

GrĂące Ă  cette assistance, les Chinois s’efforceront d’atteindre au cours de leur Ier plan quinquennal les objectifs maximaux prĂ©vus pour le dĂ©veloppement de leur industrie lourde.

Une «contradiction majeure»

Un équilibre économique précaire

Le montant relatif des investissements consacrĂ©s Ă  ce secteur allait effectivement augmenter, tandis que diminuait celui qui Ă©tait allouĂ© Ă  l’industrie lĂ©gĂšre. Quant Ă  l’agriculture, qui en 1952 reprĂ©sentait 13,8 p. 100 du total des dĂ©penses d’investissement, elle ne reprĂ©sente plus en 1956 que 8 p. 100 de ce total.

Cette rĂ©partition se reflĂšte clairement dans la modification de la structure du revenu national. Selon les statistiques officielles, le secteur agricole, qui constituait encore, en 1936, 64,5 p. 100 du produit national, reprĂ©sente 59,2 p. 100 de ce total en 1952, tandis qu’en 1956 il n’est plus que de 48,1 p. 100. C’est un phĂ©nomĂšne inverse que l’on enregistre dans l’industrie et le bĂątiment: leur part relative dans le produit national s’élĂšve de 11,49 p. 100 en 1936 Ă  21 p. 100 en 1952 et 32 p. 100 en 1956. Au cours de cette mĂȘme pĂ©riode 1952-1958, la production agricole est multipliĂ©e par 1,5 alors que, dans le mĂȘme temps, la production industrielle est multipliĂ©e par 10,7. ParallĂšlement Ă  cette transformation structurelle, le rythme du dĂ©veloppement Ă©conomique et l’importance du taux d’accumulation n’auraient pu ĂȘtre atteints sans une sĂ©vĂšre compression de la consommation privĂ©e et sans un durcissement extrĂȘme des conditions de travail. En fait, le niveau de la consommation privĂ©e par tĂȘte, malgrĂ© une augmentation au cours de la pĂ©riode 1952-1957, Ă©tait bien infĂ©rieur au niveau de 1933. Ce phĂ©nomĂšne se faisait d’autant plus sentir que la population augmentait Ă  la cadence de 12 Ă  15 millions par an.

Lors d’une confĂ©rence des experts planificateurs tenue au dĂ©but du mois de juin 1957, quelques inquiĂ©tudes commencĂšrent Ă  se manifester. Selon l’expression maoĂŻste employĂ©e, une «contradiction majeure» tendait Ă  s’établir, due au retard de la production de biens de consommation par rapport Ă  celle des biens d’équipement. DĂšs 1954, on estimait que l’accroissement de la demande de biens alimentaires ne pouvait ĂȘtre satisfait, compte tenu des possibilitĂ©s d’élĂ©vation de la productivitĂ© agricole. Suivant les chiffres officiels, la production des quatre denrĂ©es agricoles les plus importantes pour la consommation (riz, blĂ©, soja, millet) s’était accrue de 19 Ă  20 p. 100 entre 1952 et 1957, tandis que la population au cours de la mĂȘme pĂ©riode avait augmentĂ© de 11 p. 100. Sur cette base, l’offre de biens de consommation par tĂȘte aurait dĂ» s’accroĂźtre de 8 p. 100, soit de 1,5 p. 100 par an en moyenne. En fait, ce taux n’était pas atteint, car les exportations de cĂ©rĂ©ales alimentaires, de soja en particulier, destinĂ©es Ă  financer les importations de biens d’équipement avaient diminuĂ© d’autant l’offre intĂ©rieure.

La situation indiquait donc un Ă©quilibre Ă©conomique prĂ©caire. De plus, l’agriculture de la Chine, tributaire des alĂ©as mĂ©tĂ©orologiques, connaissait une progression irrĂ©guliĂšre, une mauvaise rĂ©colte entraĂźnant immĂ©diatement une pĂ©nurie alimentaire se traduisant soit par des hausses de prix, soit par un rationnement plus sĂ©vĂšre.

MĂ©contentement paysan

Des tensions ne tardĂšrent pas alors Ă  se manifester au sein des masses ouvriĂšres et chez les paysans, mais c’est dans les campagnes que la crise fut la plus grave. La collectivisation des terres avait en effet suscitĂ© de nouveaux problĂšmes. En allant au-delĂ  de la simple rĂ©forme agraire de la Nouvelle DĂ©mocratie, en institutionnalisant la propriĂ©tĂ© collective, les dirigeants communistes avaient beaucoup déçu les paysans, ce qui se traduisit par une large dĂ©saffection envers les programmes de production. On nota en particulier un dĂ©clin important de l’élevage des porcs. En 1956, l’effectif de ce cheptel, Ă©valuĂ© prĂ©cĂ©demment Ă  100 millions de tĂȘtes, Ă©tait retombĂ© Ă  83 millions. Cette chute entraĂźna non seulement une diminution du revenu du secteur agricole mais posa Ă©galement des problĂšmes pour l’approvisionnement des marchĂ©s urbains. Toujours dans l’élevage, un certain nombre d’enquĂȘtes, conduites dans diffĂ©rentes provinces au cours des annĂ©es 1956 et 1957, montraient que le potentiel Ă©nergĂ©tique constituĂ© par la traction animale avait diminuĂ© de 30 p. 100. C’était lĂ  une perte catastrophique.

Le mĂ©contentement des paysans allait atteindre son point culminant au cours des annĂ©es 1956 et 1957 et se traduire en particulier par le dĂ©veloppement d’un ressentiment contre les citadins, dont le niveau de vie Ă©tait jugĂ© supĂ©rieur. Le «mouvement aveugle des paysans vers les villes» qui alarme tant les autoritĂ©s s’explique ainsi par la volontĂ© de s’assurer de meilleures conditions de vie. Comme, de 1952 Ă  1957, la population urbaine avait augmentĂ© d’environ 30 p. 100 (on comptait environ 25 millions d’ouvriers), tandis que la population rurale s’était accrue de 9 p. 100, de 17 Ă  20 millions de personnes supplĂ©mentaires se prĂ©sentĂšrent sur le marchĂ© du travail. Or, au cours du Ier plan, les entreprises industrielles et les projets agricoles financĂ©s par l’État n’avaient crĂ©Ă© que 5,36 millions d’emplois nouveaux. On peut donc Ă©valuer Ă  12 ou Ă  15 millions le nombre de chĂŽmeurs ou de quasi-chĂŽmeurs supplĂ©mentaires apparus Ă  cette Ă©poque. Seul le secteur agricole aurait pu absorber ce surplus de main-d’Ɠuvre. En fait, une certaine partie fut affectĂ©e au dĂ©frichement de nouvelles terres, mais la grande majoritĂ© ne fut pas employĂ©e.

La nĂ©cessitĂ© se faisait donc de plus en plus vivement sentir de trouver une formule susceptible d’assurer le dĂ©veloppement simultanĂ© de l’agriculture et de l’industrie, afin de rĂ©tablir le niveau de l’emploi et de reprendre le processus de la croissance.

La «marche sur les deux jambes» et le «Grand Bond en avant»

Une nouvelle stratégie

L’idĂ©e directrice de la nouvelle stratĂ©gie Ă©laborĂ©e Ă  partir de 1957 visait en effet Ă  utiliser le potentiel sous-employĂ© de la main-d’Ɠuvre rurale en mobilisant les travailleurs.

Cette politique devait revĂȘtir plusieurs formes: absorption de la main-d’Ɠuvre oisive dans des grands travaux (constructions de barrages contre les inondations, rĂ©paration de canaux d’irrigation, construction de routes); Ă©lĂ©vation des rendements agricoles par une intensification des mĂ©thodes de travail dans l’agriculture (semis plus rapprochĂ©s dans les riziĂšres, dĂ©sherbage mĂ©thodique, lutte contre les parasites, oiseaux, rats, etc.); constitution d’une industrie de style artisanal, Ă  cĂŽtĂ© d’une industrie moderne, celle-lĂ  visant Ă  assurer un dĂ©veloppement Ă©conomique plus harmonieux qui ne nĂ©cessiterait pas d’investissements importants. L’utilisation maximale des ressources Ă©parses devait enfin permettre d’édifier en un court laps de temps de petites unitĂ©s de production, dans le domaine de la sidĂ©rurgie (petits hauts fourneaux), de l’extraction miniĂšre, de l’énergie (petites raffineries de pĂ©trole, petites centrales hydro-Ă©lectriques), de l’industrie alimentaire, de l’entretien des machines, et jusque dans la production d’engrais humain. Ces unitĂ©s aisĂ©ment contrĂŽlables Ă  l’échelon local Ă©taient estimĂ©es trĂšs rentables et susceptibles d’ĂȘtre installĂ©es dans l’ensemble du pays.

CrĂ©ation d’une Ă©conomie bi-sectorielle

Cet Ă©tablissement d’un secteur industriel Ă  petite Ă©chelle et Ă  haute intensitĂ© de travail, voisinant avec un secteur industriel moderne Ă  grande Ă©chelle et Ă  haute intensitĂ© capitalistique, fut en fait la clĂ© de voĂ»te de la nouvelle stratĂ©gie du dĂ©veloppement Ă©conomique, rendue cĂ©lĂšbre par la formule «marcher sur les deux jambes». La crĂ©ation d’une Ă©conomie bi-sectorielle laissant Ă  l’industrie artisanale, fondĂ©e sur l’utilisation intensive de la main-d’Ɠuvre rurale sous-employĂ©e, le soin d’assurer l’augmentation de la productivitĂ© de l’agriculture et l’accroissement de la production agricole Ă©tait une idĂ©e originale; le secteur agricole devait ainsi se dĂ©velopper de façon quasi autarcique, l’augmentation de la production agricole servant Ă  financer le dĂ©veloppement du «secteur moderne» Ă  haute intensitĂ© capitalistique, grĂące au transfert obtenu par des ventes obligatoires de produits agricoles au-dessous du prix du marchĂ©, ou par des mesures de taxation. LĂ  rĂ©sidait en dĂ©finitive la grande idĂ©e de la nouvelle stratĂ©gie Ă©conomique: financer le dĂ©veloppement du secteur industriel moderne par la main-d’Ɠuvre rurale sous-employĂ©e, le secteur industriel moderne lui-mĂȘme absorbant la quasi-totalitĂ© de sa production, soit pour le rĂ©investissement, soit pour des exportations rendues nĂ©cessaires par l’achat de biens d’équipement destinĂ©s Ă  constituer de nouvelles grandes unitĂ©s de production.

La décentralisation

L’application de ces principes n’aurait pu toutefois se faire sans une sĂ©rie de mesures de dĂ©centralisation prises au bĂ©nĂ©fice des autoritĂ©s locales et tendant Ă  renforcer le pouvoir de direction des entreprises industrielles. Mais ce sont les campagnes qui seront le thĂ©Ăątre des bouleversements les plus spectaculaires.

Les communes populaires

Les 740 000 unitĂ©s agricoles collectivistes, dites «coopĂ©ratives de production de type avancé», dont la crĂ©ation ne remontait qu’à l’annĂ©e 1957, Ă©taient de dimensions beaucoup trop rĂ©duites pour servir les besoins de la nouvelle stratĂ©gie; c’est ainsi que, le 29 aoĂ»t 1958, le P.C.C. adopta la «RĂ©solution sur l’établissement des communes populaires dans les zones rurales», qui allait confĂ©rer un nouveau visage au communisme chinois. Ces «communes populaires», destinĂ©es Ă  ĂȘtre la nouvelle base de la sociĂ©tĂ© chinoise, rassemblaient des travailleurs de l’industrie, de l’agriculture, du commerce, de l’éducation ainsi que des militaires. À la fin de septembre 1958, 23 384 communes rurales regroupaient la quasi-totalitĂ© des paysans, le nombre moyen de familles par commune Ă©tant de 5 000, soit vingt fois plus que l’effectif moyen des coopĂ©ratives de naguĂšre. Établies avant tout pour rassembler une quantitĂ© importante de main-d’Ɠuvre sur un espace assez vaste pour assurer la mise en Ɠuvre de la nouvelle politique de dĂ©veloppement Ă©conomique, les communes marquaient une radicalisation du collectivisme; la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production et de consommation y Ă©tait complĂštement abolie, il n’existait plus ni lopin de terre, ni arbres fruitiers, ni animaux dĂ©tenus Ă  titre privĂ©. La vie communautaire de tous les membres poussĂ©e Ă  l’extrĂȘme cherchait Ă  dissoudre les liens traditionnels et trĂšs rigides de la famille chinoise. Enfin, le systĂšme des rĂ©munĂ©rations pratiquĂ©, selon le principe «à chacun selon son travail», devait permettre de rĂ©tablir l’égalitĂ© entre les niveaux de vie des paysans et des ouvriers, problĂšme qui avait tant menacĂ© l’alliance politique des classes laborieuses et, par consĂ©quent, l’équilibre du rĂ©gime.

Cette nouvelle organisation des campagnes reprĂ©sentait aussi un moyen plus efficace de contrĂŽler la consommation globale. L’enrĂ©gimentement des paysans et l’utilisation de la force de travail des masses nĂ©cessitaient en effet une surveillance accrue de la rĂ©partition des biens. Le regroupement de la population dans les communes populaires devait faciliter la mise en place d’une politique de contrĂŽle et d’action psychologique, destinĂ©e Ă  crĂ©er de nouvelles motivations visant Ă  amener les travailleurs Ă  fournir un effort sans contrepartie matĂ©rielle directe. En remodelant l’état d’esprit des paysans, les derniĂšres traces de l’«ordre bourgeois» devaient ainsi disparaĂźtre au profit d’une nouvelle classe de «prolĂ©taires agricoles».

Un succĂšs?

DĂšs l’annĂ©e 1958, la Chine se trouvera ainsi engagĂ©e dans une phase de dĂ©veloppement Ă©conomique et de bouleversement des structures sociales qui apparaissent comme la synthĂšse des principes de la nouvelle stratĂ©gie. En un court laps de temps, les objectifs majeurs du plan (suivant les statistiques) furent atteints. Le IIe plan quinquennal n’apparaissait plus qu’à titre de rĂ©fĂ©rence pour une planification annuelle dite de «Grand Bond en avant». En avril, en effet, la publication des chiffres de production de 1958 avait rĂ©vĂ©lĂ© un succĂšs sans prĂ©cĂ©dent: selon ces statistiques, la production d’acier, de charbon, de grains et de coton aurait doublĂ© en l’espace d’un an. Sur cette base que reprĂ©sentaient les rĂ©sultats de 1958, les prĂ©visions pour 1959 apparaissaient tout aussi Ă©tonnantes: d’une annĂ©e Ă  l’autre, la production d’acier devait s’accroĂźtre de 7 millions de tonnes, soit en chiffres absolus approximativement la mĂȘme augmentation que celle qu’on a enregistrĂ©e en 1958. Le miracle chinois Ă©tait gĂ©nĂ©ral, les masses avaient non seulement produit de l’acier, mais, en l’espace de moins d’un an, transformĂ© les mĂ©thodes de culture et atteint des rendements fantastiques.

Si ces chiffres ne furent accueillis qu’avec rĂ©serve par certains experts, d’autres y virent la dĂ©monstration que la Chine avait trouvĂ© la solution au problĂšme du sous-dĂ©veloppement.

Il faudra attendre la cĂ©lĂšbre rĂ©union du comitĂ© central de Lushan, du 2 au 16 aoĂ»t 1959, pour qu’un examen plus objectif des rĂ©sultats rectifie ces chiffres qu’avait pourtant entĂ©rinĂ©s le CongrĂšs national populaire d’avril.

Il fut reconnu que les services de statistiques avaient surestimĂ© les chiffres et que la rĂ©partition de la main-d’Ɠuvre au cours de la rĂ©colte de l’automne de 1958 «n’avait pas Ă©tĂ© faite de façon appropriĂ©e». La baisse de production rĂ©sultant des calamitĂ©s naturelles avait Ă©tĂ© sous-estimĂ©e. Quant Ă  l’acier, au lieu des 11 millions annoncĂ©s, c’était 8 millions de tonnes qui avaient Ă©tĂ© produits.

ConsĂ©quence de cette rectification des rĂ©sultats de 1958, les prĂ©visions nouvelles pour 1959 rĂ©duisirent les objectifs, en raison, fut-il dĂ©clarĂ©, des graves calamitĂ©s naturelles intervenues pendant l’annĂ©e. Les signes de fatigue observables au printemps de 1959 s’étaient en effet amplifiĂ©s. La question agricole prĂ©occupait la direction du parti et une nouvelle «ligne» s’esquissait dĂ©jĂ .

Depuis l’automne de 1958, la situation alimentaire ne laissait pas en effet d’ĂȘtre prĂ©occupante. La prioritĂ© donnĂ©e au transport de l’acier artisanal des petits hauts fourneaux et du charbon avait eu pour effet d’arrĂȘter la circulation normale des produits agricoles dans les centres ruraux. En outre, une augmentation de 8 p. 100 seulement avait Ă©tĂ© enregistrĂ©e en 1959 pour les grains, dont les objectifs, fixĂ©s Ă  275 millions de tonnes, n’avaient donc pas Ă©tĂ© atteints, et de beaucoup s’en faut.

Lorsque, Ă  la deuxiĂšme session du IIe CongrĂšs national populaire de mars 1960, fut annoncĂ© le plan de dĂ©veloppement pour l’annĂ©e, les objectifs publiĂ©s indiquaient encore la volontĂ© de maintenir une progression de «Grand Bond»: la valeur de la production totale devait augmenter de 23 p. 100 en un an, les investissements de base de 21,7 p. 100, l’industrie lourde de 32 p. 100 et la production de cĂ©rĂ©ales de 10 p. 100.

En fait, quelques mois auront suffi pour que l’on prenne conscience que ces rĂ©sultats ne seraient jamais atteints.

La crise agraire des années 1960-1961

La disette

L’annĂ©e 1960 voit s’abattre sur la Chine les pires calamitĂ©s naturelles enregistrĂ©es depuis la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle. Plus de 50 p. 100 des terres arables souffrirent des inondations. Au moment mĂȘme oĂč elle sortait Ă©puisĂ©e du Grand Bond, la Chine allait ĂȘtre frappĂ©e par la disette. Les rĂ©serves alimentaires placĂ©es sous le contrĂŽle rigoureux des autoritĂ©s Ă©taient parcimonieusement distribuĂ©es et la ration calorique journaliĂšre moyenne, qui dĂ©jĂ  en temps normal se situait entre 2 000 et 2 200 calories, diminua encore de 10 Ă  20 p. 100. La famine atteint son paroxysme au printemps de 1961; un flot incessant de rĂ©fugiĂ©s venait trouver refuge sur le territoire de Hong Kong et des millions de colis alimentaires en partaient pour venir en aide aux familles restĂ©es de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre. Mais cette crise n’était pas uniquement due Ă  l’influence des conditions naturelles, car, en plus d’une baisse de la quantitĂ© des denrĂ©es alimentaires, on enregistrait Ă©galement une dĂ©tĂ©rioration de leur qualitĂ© (substitution de la patate douce au riz et baisse de la qualitĂ© du blĂ©). En rĂ©alitĂ©, la Chine commençait Ă  payer le prix d’une collectivisation menĂ©e trop hĂątivement, en mĂȘme temps qu’elle subissait les premiers contrecoups de la politique du Grand Bond. Les rapports inexacts des statistiques de l’étĂ© de 1958 avaient invitĂ© en effet les dirigeants chinois Ă  croire pendant un certain temps que le problĂšme de la raretĂ© des produits alimentaires avait Ă©tĂ© rĂ©solu; Ă  la fin de cette mĂȘme annĂ©e, Mao dĂ©cidait, sur la foi des chiffres, que les terres cultivĂ©es pourraient ĂȘtre rĂ©duites d’un tiers, grĂące Ă  l’intensification des mĂ©thodes de culture. Cette rĂ©duction soudaine devait se rĂ©percuter inĂ©vitablement sur le volume de la production agricole de 1959, et ce avant mĂȘme que le comitĂ© central n’ait pu revenir sur sa dĂ©cision. ParallĂšlement, dans le domaine de l’irrigation, des problĂšmes graves Ă©taient apparus. Dans la hĂąte et l’enthousiasme du Grand Bond, une grande quantitĂ© de canaux avaient Ă©tĂ© creusĂ©s, mais la plupart du temps de façon anarchique, sans tenir compte des Ă©lĂ©ments gĂ©ologiques du terrain; certains responsables y virent la cause d’une aggravation gĂ©nĂ©rale du lessivage et de l’alcalinisation des sols.

Ainsi, les craintes et les prĂ©dictions de certains membres du parti se trouvaient rĂ©alisĂ©es. Une atmosphĂšre de tension se dĂ©veloppa et les critiques s’avivĂšrent. De plus en plus nombreux Ă©taient ceux qui pensaient que la construction des petits hauts fourneaux, dont le dĂ©veloppement avait Ă©tĂ© vigoureusement encouragĂ© en 1958, s’était soldĂ©e par une double faillite, car l’acier produit s’était avĂ©rĂ© impropre Ă  la consommation, et la mobilisation des travailleurs affectĂ©s Ă  cette production avait rĂ©duit d’autant les effectifs de l’agriculture. Suivant les estimations officielles, cette pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre s’était Ă©levĂ©e en 1958 Ă  dix milliards de journĂ©es de travail pour atteindre au moment de la moisson de 30 Ă  50 p. 100 de l’emploi nĂ©cessaire pour effectuer cette tĂąche. C’est ainsi que les rĂ©coltes furent faites en hĂąte et engrangĂ©es dans de mauvaises conditions, sous l’autoritĂ© de cadres locaux du parti, qui souvent, pĂ©chant par excĂšs de zĂšle, poussaient au travail sans tenir compte de l’épuisement dans lequel se trouvaient les masses paysannes.

La crise sino-soviétique

Les difficultĂ©s que connaissait la Chine du fait de sa situation intĂ©rieure se trouvĂšrent aggravĂ©es par la crise des relations sino-soviĂ©tiques de 1960. Cette dĂ©tĂ©rioration des relations entre les deux pays marquait en fait l’aboutissement d’un processus latent. DĂšs les premiers temps de l’expĂ©rience du Grand Bond, les dirigeants soviĂ©tiques avaient estimĂ© que la politique menĂ©e par les Chinois mettait en cause le principe du leadership soviĂ©tique au sein du mouvement communiste mondial. Les autoritĂ©s soviĂ©tiques voyaient d’un mauvais Ɠil la constitution des communes populaires, qui prĂ©tendait marquer une Ă©tape plus avancĂ©e sur la route du communisme. Les dirigeants du Kremlin en vinrent donc Ă  se demander si l’aide Ă©conomique et financiĂšre apportĂ©e Ă  la Chine s’avĂ©rait politiquement rentable, tant pour eux-mĂȘmes que pour le mouvement communiste dans son ensemble. AprĂšs avoir mis en garde les Chinois sur la consĂ©quence de leurs attitudes, les SoviĂ©tiques commencĂšrent Ă  prendre leurs distances vis-Ă -vis de PĂ©kin. Le point de rupture fut marquĂ© en juillet 1960 par le dĂ©part subit des cadres et des techniciens russes. Brusquement abandonnĂ©s Ă  eux-mĂȘmes, les Chinois allaient dĂ©sormais devoir assurer seuls l’édification et le fonctionnement de leurs projets industriels. Il leur fallut redessiner les plans de montage des usines, que les SoviĂ©tiques avaient emportĂ©s avec eux, et entreprendre la production de piĂšces dĂ©tachĂ©es qui ne leur Ă©taient plus fournies. Ainsi, en pleine pĂ©riode de crise agraire, la Chine se trouvait confrontĂ©e Ă  des tĂąches pour lesquelles elle n’était pas prĂ©parĂ©e. Une nouvelle mobilisation des Ă©nergies Ă©tait nĂ©cessaire, qui ne trouvait plus sa place dans le cadre d’une politique de Grand Bond. Une rĂ©orientation de la stratĂ©gie Ă©conomique allait ainsi s’amorcer et dĂ©boucher sur la transformation complĂšte du programme de dĂ©veloppement agricole et industriel du pays.

En fait, dĂ©jĂ  Ă  la fin de l’annĂ©e 1958, toute marquĂ©e par le succĂšs des communes populaires et les rĂ©sultats prodigieux de la production, Ă©tait survenue l’étrange nouvelle du prochain abandon de la prĂ©sidence de la RĂ©publique par Mao, appelĂ© Ă  conserver toutefois la prĂ©sidence du parti. La deuxiĂšme AssemblĂ©e nationale chinoise, rĂ©unie en avril 1958, portait en effet Liu Shaoqi Ă  la magistrature suprĂȘme de l’État, dont Mmes Sun Yat-sen (Sun Zhongshan) et Dong Biwu se partageaient la vice-prĂ©sidence. L’ñge encore peu avancĂ© de Mao, les conditions dans lesquelles fut annoncĂ© son dĂ©part, le fait qu’il ne recommanda point de successeur laissent deviner le dĂ©saccord profond qui rĂ©gnait au sein du parti, dĂ©saccord portant en particulier sur le rythme Ă  adopter pour la construction de l’économie nationale. L’opposition entre les tenants d’une politique radicale – celle des communes populaires et du Bond en avant – et les partisans d’une «ligne soviĂ©tique» du type de celle du Ier plan quinquennal s’était aggravĂ©e. Le clivage entre ce qu’on pourrait appeler le «clan national», celui de l’ancienne Ă©quipe qui avait fait la rĂ©volution (Mao et Lin Biao), et le «clan soviĂ©tique», celui de la nouvelle Ă©quipe, qui voulait construire la Chine nouvelle et oĂč prĂ©dominaient des Ă©conomistes (Chen Yun et Li Fuchun) et de grands administrateurs (Peng Zhen et Deng Xiaoping), tendait Ă  se renforcer.

Ainsi, la diminution de l’influence de Mao allait, Ă  l’occasion des dĂ©boires Ă©conomiques du Grand Bond, se trouver compensĂ©e par l’action d’une direction collĂ©giale dans laquelle Liu Shaoqi puis, plus tard, Peng Zhen et Deng Xiaoping devaient avoir une forte influence. Cette direction collĂ©giale inaugurait une nouvelle phase politique qui, succĂ©dant Ă  celle du Grand Bond en avant, comportait tous les caractĂšres de ce que, par rĂ©fĂ©rence Ă  l’expĂ©rience soviĂ©tique, on pourrait appeler la N.E.P. chinoise.

La N.E.P. chinoise

L’expert et le rouge

Pour tenter d’enrayer la crise, la nouvelle Ă©quipe dirigeante imprime trĂšs vite un ralentissement au rythme de la construction du socialisme et impose le retour Ă  des formes d’organisation moins «progressistes». C’est ainsi que, dĂšs l’automne de 1960, rĂ©apparaissent des institutions antĂ©rieures Ă  celles du Grand Bond. Le lopin de terre individuel est Ă  nouveau autorisĂ©. Les vestiges du capitalisme ancien sont Ă  nouveau tolĂ©rĂ©s par l’État, soucieux d’amĂ©liorer l’ordinaire du paysan, de pallier les insuffisances de l’agriculture et de l’industrie lĂ©gĂšre, et de mieux rĂ©tribuer le travail. Certaines activitĂ©s de production individuelle et familiale sont rĂ©habilitĂ©es. Des foires rurales sont rouvertes, oĂč sont nĂ©gociĂ©s des produits secondaires de l’agriculture. Enfin, les zones rurales elles-mĂȘmes sont rĂ©amĂ©nagĂ©es.

À l’automne, les communes populaires sont en effet l’objet d’un vaste programme de rĂ©vision. Ces grandes unitĂ©s s’étaient rĂ©vĂ©lĂ©es incapables, en pĂ©riode de crise, d’encadrer la vie des campagnes et de susciter un accroissement pourtant urgent de la production. Si bien qu’au nombre des raisons doctrinales qui pousseront Ă  rĂ©amĂ©nager ces institutions il faut compter l’impossibilitĂ© de faire entrer dans une formule «aussi avancĂ©e des masses insuffisamment prĂ©parĂ©es idĂ©ologiquement et techniquement».

La rĂ©organisation des structures de la sociĂ©tĂ© rurale s’étendra vite aux autres secteurs. Alors qu’au cours de la pĂ©riode du Grand Bond en avant, au moment oĂč la politique prenait les commandes, la conscience et la rhĂ©torique politiques prĂ©dominaient sur l’efficacitĂ© technique, dĂšs 1961 les mots d’ordre du P.C. indiquent la «supĂ©rioritĂ© de l’expert sur le rouge».

Une croissance équilibrée

Au contact des dures rĂ©alitĂ©s, une nouvelle prise de conscience des donnĂ©es de la politique de dĂ©veloppement se manifeste donc, qui tend Ă  rĂ©duire l’emprise du parti sur les milieux intellectuels. La pensĂ©e Ă©conomique va y gagner, en ce qui concerne la population en particulier: on commence Ă  parler d’une politique de contrĂŽle des naissances. Mais les thĂšses les plus dĂ©battues sont celles qui touchent l’analyse de la croissance Ă©conomique en gĂ©nĂ©ral. Une approche beaucoup plus gradualiste du phĂ©nomĂšne du dĂ©veloppement Ă©conomique se dĂ©gage Ă  partir des thĂšses dĂ©veloppĂ©es par Li Fuchun et Liu Shaoqi. Il est reconnu officiellement que la vitesse du dĂ©veloppement de l’économie nationale ne peut ĂȘtre la mĂȘme chaque annĂ©e. Le rythme de croissance, estime-t-on, ne peut se maintenir Ă  un niveau constant et doit enregistrer des hauts et des bas. C’est un coup sĂ©vĂšre portĂ© aux conceptions «subjectivistes» de Mao qui tendent Ă  rechercher dans la volontĂ© humaine une force de dĂ©passement inĂ©puisable, et dans la capacitĂ© de travail une limite toujours reculĂ©e.

L’idĂ©e de ces thĂšses exprime le souci d’assurer une croissance Ă©quilibrĂ©e fondĂ©e sur l’étroite dĂ©pendance des secteurs industriel et agricole, de l’épargne et de l’investissement. Alors que, prĂ©cĂ©demment, la consommation avait Ă©tĂ© systĂ©matiquement sacrifiĂ©e Ă  l’investissement par une fiscalitĂ© Ă©levĂ©e et un taux d’épargne forcĂ©e trĂšs important, on assiste dĂ©sormais Ă  un retournement des prioritĂ©s, c’est-Ă -dire une diminution du taux d’épargne, une rĂ©duction du volume de l’investissement et un accroissement de la consommation destinĂ© Ă  augmenter l’incitation Ă  produire. Une fraction plus importante de la production est Ă©coulĂ©e dans le secteur agricole, tandis que le taux de l’impĂŽt et les normes des livraisons obligatoires y sont abaissĂ©s.

Il s’agit donc d’une retraite progressive du secteur industriel et d’un renforcement de celui de l’agriculture, politique qui fut mise en forme le 27 mars 1962 dans le programme en dix points Ă©noncĂ© par Zhou Enlai.

En fait, cette nouvelle ligne consacrĂ©e par le CongrĂšs du peuple d’avril 1962 avait reçu dĂšs 1961 un dĂ©but d’application. Six millions de tonnes de cĂ©rĂ©ales, surtout destinĂ©es Ă  la consommation urbaine, furent importĂ©es et payĂ©es en devises Ă©trangĂšres. À partir du printemps de 1960, vingt millions d’ouvriers et de fonctionnaires, de cadres du parti, d’étudiants et, d’une façon gĂ©nĂ©rale, de citadins furent envoyĂ©s Ă  la campagne pour renforcer le front de l’agriculture. Les entreprises urbaines cessĂšrent d’engager de la main-d’Ɠuvre afin d’assurer une meilleure distribution du travail en rĂ©alisant des Ă©conomies de personnel. Le ralentissement de l’activitĂ© industrielle faisait en effet apparaĂźtre dans les citĂ©s une main-d’Ɠuvre inemployĂ©e qu’il Ă©tait malaisĂ© de ravitailler et que l’on prĂ©fĂ©rait rĂ©intĂ©grer dans les zones rurales. Les limites de la production agricole et celles de la rĂ©sistance humaine, les limites de la compĂ©tence technique comme la suppression soudaine de l’assistance soviĂ©tique marquaient dans l’immĂ©diat les frontiĂšres du dĂ©veloppement Ă©conomique chinois.

Pour un développement sélectif

La nouvelle politique qui s’amorça comme une opĂ©ration de simple survie allait amener progressivement une reprise de la croissance industrielle, Ă  une Ă©chelle toutefois beaucoup moins vaste qu’au cours de la pĂ©riode 1953-1957. Le dĂ©veloppement industriel dĂ©sormais orientĂ© de façon sĂ©lective se faisait selon trois directions principales.

Il s’agissait d’abord de rĂ©duire la dĂ©pendance de la Chine envers les importations de matĂ©riaux stratĂ©giques. Une attention toute particuliĂšre fut accordĂ©e au dĂ©veloppement de l’industrie pĂ©troliĂšre. Il fallait, en second lieu, dĂ©gager les industries de biens de consommation des fluctuations annuelles de la production agricole. À cet effet, un certain nombre d’usines fabriquant des fibres textiles synthĂ©tiques furent achetĂ©es Ă  l’étranger (Pays-Bas, Japon, France). Enfin, on encouragea l’expansion de certaines industries, celle des aciers spĂ©ciaux en particulier qui, du fait de leur faiblesse, avaient crĂ©Ă© de sĂ©rieux goulets d’étranglement au moment du Grand Bond en avant.

La reprise

GrĂące Ă  l’adoption de cette politique pragmatique et Ă  l’amĂ©lioration des rĂ©coltes, la croissance industrielle amorce une reprise. De mĂȘme, la productivitĂ© de l’agriculture chinoise s’élĂšve; mais les gains sont encore modestes. Si le dĂ©veloppement des usines de textiles synthĂ©tiques permet de consacrer Ă  la production de cĂ©rĂ©ales des surfaces destinĂ©es auparavant Ă  la culture du coton, des dangers de famine ne sont que provisoirement Ă©cartĂ©s: un taux d’accroissement normal de 1 p. 100 de la production cĂ©rĂ©aliĂšre ne suffit pas Ă  nourrir une population qui s’accroĂźt de 2 p. 100 par an. La Chine cependant est provisoirement au moins sortie de l’orniĂšre.

La libéralisation

Comme les dirigeants reprenaient le contrĂŽle de la situation, un projet de IIIe plan quinquennal fut mis Ă  l’étude. Dans un discours de dĂ©cembre 1964, Zhou Enlai y avait fait allusion, annonçant que la pĂ©riode 1966-1970 verrait la mise en Ɠuvre de nouveaux dĂ©veloppements. Pourtant, Ă  l’intĂ©rieur du pays, l’agitation politique semblait reprendre; des dĂ©clarations de la presse officielle exprimaient de vives critiques contre la rĂ©surgence de l’esprit capitaliste.

En rendant aux techniciens et aux administrateurs le contrĂŽle d’une Ă©conomie naguĂšre placĂ©e sous celui de cadres sĂ©lectionnĂ©s en fonction de leur «attitude idĂ©ologique», le gouvernement avait renoncĂ© en mĂȘme temps aux mĂ©thodes bureaucratiques et centralisatrices de la pĂ©riode du Ier plan, et, pour la premiĂšre fois, les chefs d’entreprise pouvaient exercer leur influence sur le dĂ©roulement de l’activitĂ© Ă©conomique. La rĂ©organisation portait en particulier sur le systĂšme bancaire; les institutions financiĂšres locales, auparavant placĂ©es Ă  tous les Ă©chelons sous la supervision rigoureuse des autoritĂ©s du Parti communiste, retrouvaient un rĂŽle important dans l’exĂ©cution des transactions financiĂšres. Ce mouvement de libĂ©ration allait peu Ă  peu s’étendre aux autres catĂ©gories d’entreprises.

À la faveur des rĂ©ductions opĂ©rĂ©es dans le programme d’investissements de l’État, une campagne fut en effet lancĂ©e pour stimuler les autres types d’investissement, et de nombreuses discussions intervinrent sur la question de savoir comment accĂ©lĂ©rer la circulation du capital, amĂ©liorer l’approvisionnement des industries, accroĂźtre la productivitĂ© du travail, et finalement sur la maniĂšre de fixer les prix. De ces dĂ©bats, une chose ressort clairement: les nouveaux objectifs Ă©conomiques assignĂ©s aux entreprises ne sont plus des normes quantitatives de production mais des niveaux de profit. Pourtant, si nombreux que furent les Ă©conomistes chinois dĂ©fendant cette politique, des voix plus orthodoxes continuaient d’affirmer que l’accomplissement des plans devait se faire en fonction d’objectifs physiques; la principale responsabilitĂ© incombant aux dirigeants d’entreprises devait toutefois porter sur la rĂ©duction des coĂ»ts. NĂ©anmoins, les dirigeants apparaissent indĂ©niablement dĂ©sireux de favoriser le dĂ©veloppement d’une gestion davantage fondĂ©e sur des critĂšres financiers: la large place faite Ă  ces problĂšmes dans la presse le prouve.

La décentralisation

L’affaiblissement du contrĂŽle de l’État et la possibilitĂ© dĂ©sormais accordĂ©e Ă  certaines entreprises de fixer leur politique de prix s’accompagnent d’un dĂ©veloppement considĂ©rable du marchĂ© libre, en particulier en ce qui concerne l’agriculture et le tout petit commerce. De plus en plus, les dirigeants d’entreprises auront la possibilitĂ© de rechercher leurs propres clients et de passer avec eux des contrats de production, en utilisant au besoin des mĂ©thodes de publicitĂ©.

Ces dispositions ne sont pas toutes entiĂšrement nouvelles; beaucoup figuraient dĂ©jĂ  dans le programme de dĂ©centralisation de 1957: le gouvernement avait alors encouragĂ© la rĂ©partition des richesses Ă  l’échelon provincial. Mais, Ă  partir de 1962, le phĂ©nomĂšne est nettement plus accusĂ©. La gĂ©nĂ©ralisation des Ă©changes directs entre les unitĂ©s Ă©conomiques marque l’importance du dĂ©gagement de l’État de l’activitĂ© Ă©conomique et la facultĂ© laissĂ©e aux diffĂ©rentes zones du pays de s’organiser en se dĂ©centralisant. Il n’est pas rare Ă  cette Ă©poque que l’on fasse rĂ©fĂ©rence aux relations Ă©conomiques historiques et traditionnelles pour justifier cette politique du dĂ©veloppement de l’économie rĂ©gionale, en l’opposant au dĂ©veloppement de l’économie nationale, politique pratiquĂ©e Ă  l’époque du Grand Bond.

Les stimulants

Le IXe plĂ©num avait mis un terme Ă  la politique de nivellement, et l’existence des disparitĂ©s ne fut pas seulement admise mais encouragĂ©e, afin de susciter un esprit de concurrence qui amĂšnerait les rĂ©gions les plus pauvres Ă  se dĂ©velopper. Les thĂšses sur la concurrence allaient peu Ă  peu gagner l’ensemble de la vie Ă©conomique. Dans l’agriculture, les brigades de production les plus dynamiques cessĂšrent d’ĂȘtre pĂ©nalisĂ©es par la politique de nivellement pratiquĂ©e sous le Grand Bond. L’extension des stimulants matĂ©riels permettait aux travailleurs les plus productifs d’ĂȘtre rĂ©compensĂ©s. Ils devenaient ainsi de nouveaux modĂšles pour leurs camarades moins actifs.

Cette nouvelle politique des salaires fit que le niveau de vie variait beaucoup d’une rĂ©gion Ă  l’autre; d’une façon gĂ©nĂ©rale, il Ă©tait plus Ă©levĂ© dans les villes et surtout Ă  Shanghai. CorrĂ©lativement Ă  cette politique salariale, le fossĂ© entre les techniciens et les intellectuels, d’une part, et les travailleurs, de l’autre, s’était creusĂ©. Une grande partie de l’élite du pays, Ă©tant encore d’origine bourgeoise, Ă©tait assez peu disposĂ©e Ă  se rapprocher des masses travailleuses dans le sens que souhaitaient les dirigeants communistes. Si, au cours de l’étĂ© de 1963, une nouvelle campagne fut menĂ©e pour inciter les cadres et les intellectuels Ă  se rapprocher des travailleurs, rien ne laissait supposer que le parti voulĂ»t remettre en cause la nouvelle autoritĂ© attribuĂ©e aux «professionnels», rien n’indiquait que les dirigeants communistes eussent l’intention d’intervenir de nouveau au sein de la direction des usines. Les leçons de la pĂ©riode de 1958-1962 Ă©taient encore trop cuisantes pour beaucoup de cadres, durement affectĂ©s par les dĂ©boires de la pĂ©riode du Bond. Pour les moins déçus d’entre eux, si les grandes lignes du programme Ă©conomique de Mao Ă©taient considĂ©rĂ©es comme ayant un sens global, son application et ses rĂ©sultats Ă©taient beaucoup plus controversĂ©s. Tout laissait supposer alors que, pour longtemps encore, l’«économie» et non la «politique» dominerait le pays et que la parole des prioritĂ©s demeurait la reprise.

Or, juste au moment oĂč le IIIe plan quinquennal allait ĂȘtre inaugurĂ©, et prolongĂ©e pour une nouvelle pĂ©riode la politique de libĂ©ralisation, la «rĂ©volution culturelle» Ă©clatait.

Les débuts de la «révolution culturelle prolétarienne»

Le danger révisionniste

La lutte sourde qui opposait les deux lignes, celle de Liu Shaoqi et de Peng Zhen Ă  celle de Mao et de Lin Biao, se poursuivait depuis de longues annĂ©es. En 1964, elle devint plus aiguĂ«. Tandis que se poursuit la politique de libĂ©ration, Mao est plus que jamais prĂ©occupĂ© par le problĂšme qui a captĂ© son attention tout au long de la prĂ©cĂ©dente dĂ©cennie: celui du «danger rĂ©visionniste». Le «rĂ©visionnisme», qui se traduit, croit-il, par un dĂ©clin de l’idĂ©ologie rĂ©volutionnaire, menace de conduire la Chine sur les traces d’un pays tel que la Yougoslavie. Si, par hypothĂšse, le parti venait Ă  disparaĂźtre soudain de la scĂšne politique, tout laisse croire que la Chine en viendrait Ă  une sorte de capitalisme d’État, placĂ© sous la direction d’une classe d’«intellectuels professionnels». Ayant attendu que l’économie reprenne un second souffle, Mao juge qu’il est opportun d’intervenir et ce, au moment mĂȘme oĂč s’ouvre la pĂ©riode du IIIe plan. Le 16 mai 1966, le comitĂ© central adopte les termes d’une longue circulaire expĂ©diĂ©e aux diffĂ©rents organes dirigeants du parti, mais qui ne fut rendue publique que beaucoup plus tard. «Les reprĂ©sentants de la bourgeoisie qui se sont infiltrĂ©s dans le parti, dans le gouvernement, dans l’armĂ©e et dans les diffĂ©rents milieux culturels constituent un ramassis de rĂ©visionnistes contre-rĂ©volutionnaires», est-il Ă©crit dans la circulaire. «Si l’occasion s’en prĂ©sentait, ils arracheraient le pouvoir et transformeraient la dictature du prolĂ©tariat en dictature de la bourgeoisie. Certains autres, les individus du genre Khrouchtchev par exemple, bĂ©nĂ©ficient Ă  l’heure actuelle de notre confiance. FormĂ©s pour ĂȘtre nos successeurs, ils se trouvent au milieu de nous. Les comitĂ©s du parti Ă  tous les Ă©chelons doivent porter une attention appropriĂ©e Ă  ce point.»

Ainsi, la lutte idĂ©ologique menĂ©e jusqu’en 1964 contre les dirigeants soviĂ©tiques, dans le but de dĂ©noncer le danger mortel que reprĂ©sentait pour le communisme l’abandon des principes fondamentaux du marxisme-lĂ©ninisme, allait dĂ©sormais se dĂ©velopper en Chine mĂȘme. Le moment Ă©tait venu d’engager la bataille pour empĂȘcher que, dans un avenir plus ou moins proche, le pays ne suivĂźt une Ă©volution analogue Ă  celle du «rĂ©visionnisme moderne». L’offensive gĂ©nĂ©rale de la rĂ©volution culturelle Ă©tait lancĂ©e.

RĂ©volution et Ă©conomie

La dĂ©sorganisation gĂ©nĂ©rale du pays n’entraĂźne pas cependant l’effondrement de l’ensemble de l’économie qui bĂ©nĂ©ficie de la vigilance de Zhou Enlai et dont l’appareil productif sera largement prĂ©servĂ© grĂące notamment Ă  l’intervention de l’armĂ©e. À partir de l’étĂ© de 1968, la situation politique se stabilise et c’est une nouvelle avancĂ©e de l’emprise du parti Ă  la campagne: tentatives renouvelĂ©es pour rĂ©duire le lopin privĂ©, transferts de nombre de responsabilitĂ©s de l’équipe de production , unitĂ© de base depuis l’échec du Grand Bond, Ă  l’échelon supĂ©rieur, la brigade de production , systĂšme plus Ă©galitaire de rĂ©munĂ©ration des paysans fondĂ© plus sur la «conscience politique» du travailleur que sur sa capacitĂ© de production. L’exemple en est donnĂ© par la brigade de Dazhai dont l’organisation modĂšle est rĂ©putĂ©e avoir remodelĂ© une nature particuliĂšrement hostile (terroirs Ă©rodĂ©s du Shanxi) en «comptant sur ses propres forces». Toutes les campagnes chinoises sont dĂšs lors invitĂ©es Ă  «prendre modĂšle sur Dazhai». Mais, malgrĂ© diverses expĂ©riences locales conduites sur ce modĂšle, dans l’ensemble la pratique n’a guĂšre suivi le discours, et les structures en place Ă  la campagne ont largement rĂ©sistĂ© Ă  ces nouveaux bouleversements. La paralysie des transports et des usines provoque en 1967 une crise industrielle sans prĂ©cĂ©dent. Cela entraĂźne, lĂ  encore, l’intervention de l’armĂ©e qui Ă©tablit son contrĂŽle sur les ministĂšres et les grandes unitĂ©s industrielles et permet une reprise en main vigoureuse; on enjoint au pays de «bondir en avant» pour rejoindre ou surpasser les niveaux de production de 1966. Un nouveau slogan est Ă  l’ordre du jour: «la politique commande l’économie, la rĂ©volution commande la production», qui se matĂ©rialise en 1968 par une vaste campagne en faveur de la «charte d’Anshan» qui fixe les six principes de l’industrie chinoise:

– placer la politique au poste de commandement;

– renforcer le rîle dirigeant du parti;

– lancer vigoureusement des mouvements de masse;

– participation des cadres au travail de production et des ouvriers à la gestion;

– assurer une Ă©troite coopĂ©ration entre cadres, techniciens et ouvriers;

– mener Ă©nergiquement la rĂ©volution technique.

Comme Dazhai est le modĂšle de l’agriculture, Daqing est le phare de l’industrie. Aux confins de la Mongolie, la Chine «par ses propres forces» a dĂ©veloppĂ© Ă  Daqing une exploitation pĂ©troliĂšre qui fournit la moitiĂ© du pĂ©trole chinois et y a Ă©tabli un systĂšme et un mode d’habitat effaçant les «diffĂ©rences ville-campagne»... Mais on sait aujourd’hui que Dazhai et Daqing ont Ă©tĂ© en rĂ©alitĂ© de prodigieuses manipulations, entreprises menĂ©es Ă  bien en fait selon des modalitĂ©s opposĂ©es Ă  l’idĂ©ologie qu’elles Ă©taient censĂ©es vĂ©hiculer. Ce qui, en revanche, est bien rĂ©el et qui marquera encore longtemps la sociĂ©tĂ© chinoise, c’est le retour Ă  la terre obligatoire de quelque 30 millions de personnes – fonctionnaires, travailleurs urbains en surnombre, Ă©tudiants et «gardes rouges». Cette vĂ©ritable dĂ©portation de masse est sans bĂ©nĂ©fice aucun pour l’économie, surtout quand il s’agit des cadres et des intellectuels qui seront ainsi «stĂ©rilisĂ©s» pour de longues annĂ©es. Chez les jeunes, le traumatisme est profond; il engendrera dix ans plus tard une crise aiguĂ« qui alimentera pour une part importante les mouvements de contestation qui culminent lors du «printemps de PĂ©kin» en 1978-1979.

Au temps de la «bande des Quatre»

La rĂ©volution culturelle prend fin en hiver de 1969 avec la rĂ©union du IXe congrĂšs du P.C.C. qui reconstruit un parti dissous de fait depuis 1966. Son comitĂ© central et son bureau politique reflĂštent la «triple alliance» Ă  l’honneur dans le pays: de 45 Ă  55 p. 100 des membres sont des militaires, les autres postes Ă©tant partagĂ©s Ă  peu prĂšs Ă©galement entre des «cadres rĂ©volutionnaires» et des «reprĂ©sentants des masses rĂ©volutionnaires». C’est ce congrĂšs qui fait du marĂ©chal Lin Biao, vice-prĂ©sident du comitĂ© central, le successeur officiel de Mao; c’est aussi ce congrĂšs qui porte Ă  son bureau politique une puissante aile gauche, et notamment le «groupe de Shanghai»: Jiang Qing, Ă©pouse de Mao, Yao Wenyuan, Zhang Chunqiao et Wang Hongwen. La politique Ă©conomique s’inscrit dans la «lutte entre les deux lignes» oĂč l’on oppose la «voie capitaliste» du prĂ©sident dĂ©chu Liu Shaoqi Ă  l’enthousiasme, Ă  l’initiative crĂ©atrice et au dĂ©sintĂ©ressement des travailleurs, Ă  la ville comme Ă  la campagne. Mais, dans la pratique, l’heure est Ă  la prudence et Ă  l’amĂ©lioration des facteurs de production, et le redressement apparaĂźt dans les premiers chiffres annoncĂ©s par Zhou Enlai pour 1970: 240 millions de tonnes de cĂ©rĂ©ales, 18 millions de tonnes d’acier, 20 millions de tonnes de pĂ©trole, 300 millions de tonnes de charbon.

Le IVe plan quinquennal est lancĂ© le 1er janvier 1971; il n’a jamais Ă©tĂ© publiĂ©, mais les directives parues Ă  la fin de 1971 dans le Quotidien du peuple et le Drapeau rouge en reflĂštent deux orientations importantes: crĂ©ation d’une trame industrielle locale et provinciale, incorporation d’équipements Ă©trangers (usines clĂ©s en main) qui seront importĂ©s entre 1972 et 1974 (4 milliards de dollars). La pĂ©riode qui s’ouvre va ĂȘtre marquĂ©e, jusqu’en 1976, par toute une sĂ©rie de convulsions politiques de premiĂšre grandeur: disparition et condamnation de Lin Biao, rencontre Nixon-Mao, conflits entre le groupe de Shanghai et Zhou Enlai et ses partisans, mort de Zhou Enlai, manifestation Ă  la mĂ©moire de Zhou Enlai (5 avr. 1976), mort de Mao, arrestation de la bande des Quatre. La politique et la vie Ă©conomique s’inscrivent pour l’essentiel dans l’affrontement bien rĂ©el, mĂȘme s’il se dissimule dans des campagnes qui n’ont trompĂ© en rĂ©alitĂ© que les Occidentaux (ainsi la fameuse campagne «Pi Lin, Pi Kong» – «critiquer Lin Biao, critiquer Confucius» –, de 1973-1974 visant d’abord Zhou Enlai pour ĂȘtre retournĂ©e contre ses auteurs en un deuxiĂšme temps...), entre les «rĂ©alistes» conduits par Zhou Enlai et la bande des Quatre protĂ©gĂ©e par Mao. La quatriĂšme AssemblĂ©e populaire nationale, rĂ©unie au dĂ©but de 1975, marque toutefois un temps fort de la politique Ă©conomique dans toute cette agitation: Zhou Enlai y prĂ©sente le programme des Quatre Modernisations, jetant les bases du Ve plan quinquennal, qui, en modernisant l’agriculture, l’industrie, la dĂ©fense nationale, la science et la technologie, doit faire de la Chine un pays puissant en l’an 2000. Ce programme n’est pas une nouveautĂ©: il avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© avancĂ© en 1964-1965 mais vite balayĂ© par la rĂ©volution culturelle. Ce qui est nouveau, c’est la place tenue Ă  cette session par Deng Xiaoping, banni par la rĂ©volution culturelle, rĂ©intĂ©grĂ© au bureau politique en dĂ©cembre 1974, et qui fait alors figure de successeur de Zhou Enlai. Mais le groupe de Shanghai ne tarde pas Ă  contre-attaquer par une «campagne sur les droits bourgeois» qui relance les impĂ©ratifs de la «dictature du prolĂ©tariat» et vise en rĂ©alitĂ© la ligne de Zhou Enlai. De trĂšs graves troubles Ă©clatent au cours de l’étĂ©: grĂšves, abandons de postes, affrontements multiples paralysent Ă  nouveau l’industrie, tandis que des menĂ©es gauchistes s’efforcent de rĂ©primer le «capitalisme spontané» des paysans. Une fois encore, le pouvoir en place est contraint de composer en tenant un discours «de gauche» tout en favorisant au contraire, dans la pratique, une politique «économiste». La meilleure manifestation de cette ambivalence apparaĂźt lors de la confĂ©rence tenue en octobre 1975 Ă  PĂ©kin sur le thĂšme: «l’agriculture s’inspire de Dazhai» (slogan de gauche) mais oĂč Dazhai signifie cette fois, en rĂ©alitĂ©, mĂ©canisation et productivitĂ©; Hua Guofeng, le futur «hĂ©ritier» de Mao, s’y illustre par un remarquable rapport de synthĂšse prĂŽnant l’accomplissement de l’essentiel de la mĂ©canisation de l’agriculture chinoise d’ici Ă  1980... tout en rassurant la gauche en Ă©voquant le transfert souhaitable des unitĂ©s de compte de base (Ă©quipes de production) au niveau supĂ©rieur des brigades (ce qui d’ailleurs est dans la logique de la mĂ©canisation telle qu’elle est vue).

Mais l’histoire s’accĂ©lĂšre avec la mort de Zhou Enlai survenue le 8 janvier 1976, les Ă©meutes rĂ©volutionnaires du 5 avril Ă  PĂ©kin, en mĂ©moire de Zhou mais directement dirigĂ©es contre Mao, et fĂ©rocement rĂ©primĂ©es, l’effroyable sĂ©isme de l’étĂ© qui fait un million de victimes dans la grande rĂ©gion industrielle de Tangshan au nord de Tianjin et enfin la mort de Mao en septembre 1976.

Le tournant de 1978

C’est en 1975 que, dans un rapport devant la IVe AssemblĂ©e populaire nationale, Zhou Enlai Ă©tablit la nouvelle ligne du dĂ©veloppement Ă©conomique de la Chine: il s’agit d’accomplir «... la modernisation complĂšte de l’agriculture, de l’industrie, de la dĂ©fense nationale, des sciences et des techniques avant la fin du siĂšcle, de telle sorte que notre Ă©conomie nationale se hisse aux premiers rangs du monde». Mais il a fallu attendre la neutralisation de la bande des Quatre pour que ce programme soit mis en Ɠuvre, dans le cadre d’un plan dĂ©cennal (1976-1985) dont le contenu est prĂ©cisĂ© par Hua Guofeng dans son rapport devant la Ve AssemblĂ©e populaire nationale le 26 fĂ©vrier 1978.

Tout ce dispositif Ă©tait conçu pour aboutir en 1985 Ă  une production de 400 millions de tonnes de cĂ©rĂ©ales, de 60 millions de tonnes d’acier, etc., soit une croissance annuelle de 4 Ă  5 p. 100 de la valeur globale de la production agricole et de 10 p. 100 pour l’industrie, croissance supĂ©rieure Ă  celle des vingt-huit annĂ©es prĂ©cĂ©dentes... C’est en fait d’un vĂ©ritable nouveau «bond en avant» qu’il s’agit (mĂȘme si ses principes et modalitĂ©s proclamĂ©s sont Ă  l’inverse de ceux de 1958) et qui ne tarde pas Ă  s’avĂ©rer irrĂ©alisable. Mais le IIIe plĂ©num du XIe comitĂ© central du P.C.C. tenu en dĂ©cembre 1978 engage la Chine vers un nouveau cours oĂč Deng Xiaoping va imposer une politique de rĂ©forme et de modernisation. Il est d’abord procĂ©dĂ© Ă  un «état des lieux» qui met en lumiĂšre quelques-uns des maux principaux dont souffre l’économie chinoise – surinvestissement, rigiditĂ©s de la planification centrale, Ă©galitarisme et irresponsabilitĂ©, gaspillages divers, secteur agricole sacrifiĂ©, etc. DĂšs lors se dĂ©veloppe une stratĂ©gie de rajustement qui va fixer les orientations du VIe plan quinquennal (1981-1985) dont le taux annuel de croissance est ramenĂ© Ă  4 p. 100 et le systĂšme de planification assoupli; des investissements sont affectĂ©s en prioritĂ© (40 p. 100) aux transports et Ă  la production d’énergie, et la consommation est favorisĂ©e par de nouvelles rĂšgles d’allocations de ressources, etc.

C’est dans un tel contexte qu’on s’efforce d’introduire une rĂ©forme des entreprises industrielles d’État: en 1979-1980, on accorde Ă  6 600 grandes entreprises d’État (60 p. 100 de la production industrielle du pays) le droit de conserver 10 Ă  30 p. 100 de leurs bĂ©nĂ©fices pour financer des investissements et des allocations de primes pour les salariĂ©s. Mais les systĂšmes d’allocations de ressources et de fixation des prix ne sont pas touchĂ©s, ce qui rend illusoire la responsabilitĂ© des entreprises que la rĂ©forme veut promouvoir, qui se heurte par ailleurs aux rigiditĂ©s du cadre (et des cadres!) en place. PoussĂ©e inflationniste, dĂ©ficit budgĂ©taire, lourd dĂ©ficit du commerce extĂ©rieur de 1979 (importations considĂ©rables d’équipement) font le reste, et, en 1981, la rĂ©forme industrielle est mise en attente.

Le monde paysan et l’économie agricole sont, en revanche, trĂšs rapidement transformĂ©s: c’est la mise en place de «systĂšmes de responsabilitĂ©s» dans les campagnes (expĂ©rimentĂ©s d’abord en Anhui en 1978 puis au Sichuan en 1979-1980) par lesquels diffĂ©rentes formules de forfaits permettent de lier directement la rĂ©munĂ©ration des paysans au travail qui s’effectue toujours dans le cadre de «l’équipe de production», unitĂ© de base de la commune populaire. On aboutit ainsi, au cours de l’annĂ©e 1981, Ă  une formule prĂ©fĂ©rentielle qui est le «forfait d’exploitation avec les familles» oĂč la terre, demeurant thĂ©oriquement propriĂ©tĂ© des collectifs, est donnĂ©e Ă  bail (15 ans) Ă  chaque famille paysanne qui s’y trouve dĂ©sormais maĂźtre de son travail, de ses choix culturaux et de son budget, moyennant le versement d’un impĂŽt agricole (trĂšs faible), la livraison de quotas Ă  prix fixĂ©s par l’administration et le versement au collectif de cotisations pour prestations diverses. C’est, en fait, un retour socio-Ă©conomique Ă  la cellule familiale dans les campagnes chinoises et une dĂ©collectivisation de fait gĂ©nĂ©ralisĂ©e en 1981-1983, tandis que s’effacent les communes populaires, l’unitĂ© administrative de base de la Chine revenant aux cantons ruraux (xiang ) qui avaient Ă©tĂ© absorbĂ©s par les communes en 1958.

Dans le mĂȘme temps, c’est une ouverture sans prĂ©cĂ©dent au monde occidental et au Japon, par un appel aux techniques et aux capitaux Ă©trangers et par une insertion dans le marchĂ© international. La loi de juillet 1979 autorise les investissements Ă©trangers dans des sociĂ©tĂ©s Ă  capitaux mixtes, dispositif suivi de la crĂ©ation de zones Ă©conomiques spĂ©ciales Ă  Shenzhen prĂšs de Hong Kong, Ă  Zhuhai prĂšs de Macao, Ă  Shantou dans l’est-Guangdong et Ă  Xiamen (Amoy) au Fujian. Elles sont destinĂ©es Ă  susciter les implantations Ă©trangĂšres fabriquant pour l’exportation, selon un ensemble de mesures incitatives (fiscales, douaniĂšres, coĂ»t de la main-d’Ɠuvre) inspirĂ©es de zones plus anciennes et trĂšs efficaces de Singapour et Taiwan. L’insertion dans le marchĂ© international se marque, dĂšs 1979, par l’acquisition d’un important Ă©quipement japonais et occidental et par une vigoureuse percĂ©e Ă  l’exportation (pĂ©trole et textiles notamment), tandis qu’en 1980 la Chine se mĂ©nage de nouvelles sources de financement en devenant membre du F.M.I. et de la Banque mondiale.

Le nouveau cours des années 1980

L’injection de capitaux Ă©trangers d’origine et d’utilisation trĂšs variĂ©es constitue une des facettes les plus remarquables de l’évolution Ă©conomique de la Chine des annĂ©es 1980. Ces capitaux Ă©trangers interviennent sous la forme de prĂȘts (prĂȘts d’État, prĂȘts bancaires, prĂȘts d’organismes internationaux), d’une part, d’investissements directs selon diffĂ©rentes modalitĂ©s, d’autre part, et, enfin, dans une moindre mesure sous la forme d’«accords de compensation» (tabl. 1).

Les prĂȘts accordĂ©s Ă  la Chine l’ont Ă©tĂ© pour plus de 50 p. 100 par des gouvernements Ă©trangers (japonais pour l’essentiel) et par des institutions financiĂšres internationales, et ils ont Ă©tĂ© utilisĂ©s massivement dans les domaines de l’énergie, des transports, des grandes infrastructures, tout particuliĂšrement pour ce qui est des prĂȘts accordĂ©s par le Japon, tandis que la Banque mondiale intervenait dans des domaines aussi divers (et importants) que la bonification de 200 000 hectares de terres marĂ©cageuses au Heilongjiang, la construction de quais pour conteneurs dans les ports de Shanghai, Tianjin et Canton, l’équipement de 26 universitĂ©s... Les investissements directs sont Ă  prĂšs de 50 p. 100 originaires de Hong Kong, les États-Unis et le Japon comptant chacun pour 16 Ă  18 p. 100, et ce sont les provinces de Guangdong et de Fujian (zones Ă©conomiques spĂ©ciales) qui en ont bĂ©nĂ©ficiĂ© le plus, Ă  hauteur du quart de l’ensemble des investissements. Longtemps affectĂ©s Ă  l’industrie lĂ©gĂšre (industrie textile et Ă©lectronique de consommation en particulier), aux secteurs immobilier, hĂŽtelier et touristique, ces investissements ont parfois permis la crĂ©ation rĂ©cente d’affaires de grande envergure ou Ă  technologie de pointe comme la centrale nuclĂ©aire de la baie de Daya (France), la mine gĂ©ante Ă  ciel ouvert de Pingshuo (Occidental Petroleum), l’usine de matĂ©riel tĂ©lĂ©phonique Bell (États-Unis) de Shanghai, celle d’ascenseurs Otis (France) Ă  Tianjin, les usines automobiles Jeep (États-Unis) de PĂ©kin, Volkswagen (R.F.A.) de Shanghai, Peugeot de Canton, etc.

Cette rapide ouverture aux capitaux et aux marchĂ©s Ă©trangers (tabl. 2) ainsi que l’évolution stupĂ©fiante du secteur agricole rendent d’autant plus nĂ©cessaire la mise en Ɠuvre d’une vĂ©ritable rĂ©forme du secteur industriel et de l’ensemble du systĂšme Ă©conomique chinois. Une telle relance est le fait du IIIe plĂ©num du XIIe comitĂ© central du P.C.C., tenu en octobre 1984, par sa «dĂ©cision sur la rĂ©forme des structures Ă©conomiques» qui vise, notamment, Ă  rĂ©duire le champ de la planification impĂ©rative, Ă  renforcer le rĂŽle et la responsabilitĂ© du directeur d’entreprise par rapport au comitĂ© du parti, Ă  entreprendre l’immense et pĂ©rilleuse rĂ©forme du systĂšme des prix, Ă  permettre le recrutement et le licenciement du personnel par les entreprises elles-mĂȘmes, Ă  instaurer la procĂ©dure de mise en faillite des «canards boiteux», etc.; par ailleurs, de nouveaux types d’entreprises apparaissent.

L’évolution gĂ©nĂ©rale socio-Ă©conomique depuis 1978 s’est traduite en fin de compte par une progression apprĂ©ciable des niveaux de vie et de consommation – partis d’extrĂȘmement bas, il est vrai. Le revenu annuel moyen des citadins salariĂ©s a doublĂ© entre 1978 et 1985, tandis que celui des paysans triplait, en moyenne; la consommation moyenne des cĂ©rĂ©ales par tĂȘte s’est accrue de 130 p. 100, celle de volaille de 355 p. 100, tandis que le nombre de postes de tĂ©lĂ©vision passait de 0,3 Ă  6,7 pour 100 personnes... Mais, globalement, les revenus de la population ont progressĂ© plus vite que l’offre des biens de consommation, et les hausses illĂ©gales de prix se sont multipliĂ©es, processus qui conduit Ă  l’aggravation des tensions inflationnistes et, en 1984, la hausse officielle des prix de dĂ©tail est de 5 p. 100 mais doit atteindre en rĂ©alitĂ© quelque 20 p. 100, tendance qui est allĂ©e en s’aggravant trĂšs dangereusement pour dĂ©passer officiellement 15 p. 100 en 1988, soit en rĂ©alitĂ© 70 p. 100... Une telle surchauffe procĂšde de facteurs monĂ©taires – augmentation des Ă©missions fiduciaires de 1984 Ă  1987 qui a largement dĂ©passĂ© celle du P.N.B. et du revenu par tĂȘte –, de facteurs Ă©conomiques – surinvestissements dans les travaux d’infrastructure, dĂ©sĂ©quilibres structurels entre l’offre et la demande, pĂ©nurie de produits agricoles dans les villes, etc. – et de pratiques diverses telles que la spĂ©culation sur la double tarification (prix fixĂ© par l’État et prix nĂ©gociĂ© sur le marchĂ©), la corruption qui devient une vĂ©ritable institution, etc. Ainsi, le Conseil des affaires d’État rĂ©uni le 30 aoĂ»t 1988 puis le IIIe plĂ©num du comitĂ© central issu du XIIIe congrĂšs du P.C.C. tenu en septembre suivant ont-ils dĂ©cidĂ© de donner un coup d’arrĂȘt Ă  cette Ă©volution alarmante en reprenant le contrĂŽle des prix, en favorisant l’épargne, en rĂ©duisant les investissements et en remettant Ă  plus tard la rĂ©forme des prix qui pourtant conditionne la rĂ©forme industrielle qui se voit ainsi Ă  nouveau compromise

2. La population de la Chine

Le cinquiĂšme de la population mondiale est rassemblĂ© en Chine, masse milliardaire dont la rĂ©partition gĂ©ographique, la composition ethno-linguistique et, plus encore, les structures et l’évolution dĂ©mographiques posent d’immenses problĂšmes Ă  ce pays, problĂšmes devenus d’autant plus graves qu’ils ne sont rĂ©ellement et scientifiquement abordĂ©s par les autoritĂ©s chinoises que depuis la fin des annĂ©es 1970.

Répartition géographique

La Chine est le pays le plus peuplĂ© de la planĂšte. Sa densitĂ© brute est comparable Ă  celle de la France, mais son milliard d’habitants est en rĂ©alitĂ© fort inĂ©galement rĂ©parti: un contraste majeur apparaĂźt de prime abord entre une Chine orientale massivement peuplĂ©e, de vastes espaces occidentaux oĂč les densitĂ©s brutes sont infĂ©rieures Ă  10 hab./km2 (Tibet, Qinghai, Xinjiang) et des domaines «intermĂ©diaires» (Mongolie, Ningxia, Gansu, Yunnan) oĂč elles sont comprises entre 25 et 60 hab./km2. Le tiers oriental de l’espace chinois porte en revanche 80 p. 100 de la population. Les densitĂ©s y sont Ă©normes, dĂ©passant 800 habitants par kilomĂštre carrĂ© cultivĂ© (tabl. 3). Les plus grandes masses sont rĂ©parties selon six ensembles gĂ©ographiques:

– la grande plaine du Nord: plus de 200 millions d’habitants sur 400 000 km2;

– le bassin moyen du Changjiang: environ 100 millions d’habitants sur 200 000 km2;

– le «bassin rouge» du Sichuan: environ 90 millions d’habitants sur 200 000 km2;

– les plaines du bas Changjiang: environ 80 millions d’habitants sur 60 000 km2;

– la plaine du Liaohe, au nord-est: environ 35 millions d’habitants sur quelque 60 000 km2;

– le delta du Zhujiang (Canton): environ 20 millions d’habitants sur 12 000 km2.

Une telle accumulation sur les terroirs de plaine et de vallĂ©es dĂ©coule d’un long processus historique que diverses mesures esquissĂ©es depuis trente ans n’ont pas rĂ©ussi Ă  enrayer; le problĂšme reste entier et le dĂ©sĂ©quilibre alarmant.

Le profond contraste quantitatif entre l’Est et l’Ouest est encore accusĂ© par la nature mĂȘme du peuplement. L’occupation massive de la Chine orientale est fort homogĂšne. Elle est le fait du peuple han ou chinois proprement dit, tandis que les espaces pĂ©riphĂ©riques sont le domaine de «minoritĂ©s nationales» qui totalisent plus de 90 millions de personnes relevant de cinquante-cinq «nationalitĂ©s» officiellement dĂ©finies; elles recouvrent quatre grandes aires de peuplement:

– Le Nord : Toungouses, peuples rĂ©siduels des forĂȘts de Mandchourie; Mandchous (plus de 8 millions), essentiellement au Liaoning et au Jilin, trĂšs largement assimilĂ©s; CorĂ©ens (1 921 000) implantĂ©s depuis le XVIIe siĂšcle dans les vallĂ©es des massifs de Mandchourie orientale; Mongols (plus de 4 millions), pasteurs et agriculteurs des steppes de Mongolie-IntĂ©rieure; Hui (8 600 000), qui ne se diffĂ©rencient pas, ethniquement, des Han, mais qui sont musulmans. Ils ont largement essaimĂ© Ă  travers l’espace chinois, mais leur plus forte concentration (plus de 2 millions) constitue la rĂ©gion autonome Hui de Ningxia dans la boucle du fleuve Jaune. Ils sont agriculteurs et boutiquiers.

– Le Nord-Ouest : il s’agit essentiellement de la RĂ©gion autonome du Xinjiang. Un peuplement de la famille turque et indo-europĂ©enne en est le trait spĂ©cifique: Ouigours (6 millions), musulmans et agriculteurs des oasis, Kazakh (1 112 000) et Kirghiz (142 000), musulmans et Ă©leveurs de moutons et chevaux. Mongols et Hui sont Ă©galement prĂ©sents, mais le peuplement han ne cesse de progresser.

– L’espace tibĂ©tain se diffĂ©rencie, dans son immensitĂ©, selon quatre grands domaines: le Tibet mĂ©ridional, oĂč la vallĂ©e du Yalucangpo (Brahmapoutre supĂ©rieur) constitue le berceau de la civilisation tibĂ©taine et porte plus d’un million de TibĂ©tains agriculteurs et Ă©leveurs; le plateau oriental, oĂč des TibĂ©tains pasteurs transhument avec yacks et moutons; les hauts massifs orientaux, occupĂ©s par les Yi (Lolo: 6 572 000), agriculteurs et Ă©leveurs, et par des Ă©leveurs montagnards Hani, Bai, Tujia; enfin, les bassins et massifs du Qinghai, que se partagent des Ă©leveurs mongols, kazakhs et tibĂ©tains.

– Le Sud-Ouest : au contact de l’espace tibĂ©tain et du monde indochinois, les provinces du Guizhou et du Yunnan ainsi que la RĂ©gion autonome du Guangxi offrent une complexe mosaĂŻque ethnique: TibĂ©to-Birmans, ThaĂŻ, Miao-Yao, Austro-Asiatiques...; la seule province du Yunnan compte Ă  elle seule vingt-quatre «nationalitĂ©s» reconnues Ă  ce jour.

La famille thaï est la plus nombreuse (plus de 18 millions), il s’agit essentiellement des Zhuang (15 490 000), riziculteurs, principalement au Guangxi, des Buyi et des Tong au Guizhou-Hunan, des Nu, Shan, Tai au Yunnan.

Les Miao-Yao (9 500 000) sont une branche de la famille sino-tibĂ©taine, que l’on retrouve Ă©galement au Laos et en ThaĂŻlande. Ce sont des agriculteurs montagnards installĂ©s entre 1 000 et 2 000 mĂštres d’altitude sur les massifs bordiers des Yunnan, Guizhou, Hunan, Guangxi et Guangdong.

La famille austro-asiatique est reprĂ©sentĂ©e par un peuplement rĂ©siduel de la famille linguistique MĂŽn-Khmer, rĂ©fugiĂ©s dans les massifs de la frontiĂšre birmane ou au fond des vallĂ©es malariennes des confins du Yunnan. Les plus nombreux sont les Wa (352 000) et les Bulang (83 000), qui vivent de chasse et de cueillette autant que d’agriculture.

De ce trĂšs riche Ă©chantillonnage, qui reprĂ©sente sur le territoire chinois la plupart des peuples de l’Asie orientale, Ă©mergent – par leur importance numĂ©rique, leur assise gĂ©ographique, leur ciment religieux, culturel, socio-politique – quatre entitĂ©s bien affirmĂ©es: les Hui, minoritĂ© uniquement dĂ©finie par son appartenance Ă  l’islam, les peuples turcophones du Xinjiang (et surtout les OuĂŻgours) qui sont Ă©galement musulmans, les Mongols, au contact de la rĂ©publique populaire de Mongolie, et les TibĂ©tains en rĂ©bellion ouverte. Le principe d’autonomie rĂ©gionale a Ă©tĂ© accordĂ© dĂšs l’instauration de la RĂ©publique populaire, qui aboutit Ă  un dispositif administratif territorial spĂ©cifique constituĂ© de cinq rĂ©gions autonomes (Mongolie, Xinjiang, Ningxia, Guangxi, Tibet) Ă  l’échelon de la province, de trente dĂ©partements autonomes (subdivisions des rĂ©gions autonomes ou Ă  l’intĂ©rieur d’une province han) et de cent dix districts autonomes ou «banniĂšres» mongoles. Mais cette «autonomie rĂ©gionale» trouve immĂ©diatement ses limites devant le pouvoir absolu dĂ©tenu par le Parti communiste chinois et le «centralisme dĂ©mocratique» qui soumet ipso facto toute administration territoriale aux prĂ©rogatives du «Centre».

Les mouvements migratoires

De telles disparitĂ©s dans le peuplement de l’espace chinois appellent le dĂ©clenchement de migrations dont l’essentiel, depuis 1949, s’est effectuĂ©, d’une part, des foyers surpeuplĂ©s de l’Est vers les espaces pĂ©riphĂ©riques et, d’autre part, entre les villes et les campagnes.

Les flux vers les espaces pĂ©riphĂ©riques auraient concernĂ© quelque 30 millions de personnes dont au moins la moitiĂ© a Ă©tĂ© fixĂ©e (pour l’essentiel dans plus de 2 000 fermes d’État) au Heilongjiang, en Mongolie, au Qinghai et au Xinjiang, tandis que les migrations entre villes et campagnes ont mis en mouvement des masses beaucoup plus considĂ©rables, mais par des alternances de flux et de reflux souvent dramatiques: environ 20 millions de ruraux gagnent les villes au cours de la pĂ©riode d’industrialisation des annĂ©es 1950, d’énormes masses sont mises en mouvement dans les deux sens au cours de la catastrophe du Grand Bond en avant, puis c’est la dĂ©portation Ă  la campagne de 15 Ă  20 millions de jeunes urbains Ă  la suite de la rĂ©volution culturelle, suivie de retours massifs vers les villes Ă  partir de 1979...; de nos jours, avec la dĂ©collectivisation de l’agriculture, la libertĂ© de circulation, le dĂ©veloppement de l’entreprise privĂ©e, apparaĂźt dans toute son ampleur la question de l’exode rural et quelque 50 millions de ruraux seraient d’ores et dĂ©jĂ  en mouvement Ă  travers le pays. DĂšs lors, c’est toute la question de l’urbanisation qui est posĂ©e et qui constitue un des problĂšmes fondamentaux de la Chine de cette fin de siĂšcle.

Le fait urbain

Au recensement de 1982, la population urbaine reprĂ©sentait 20,6 p. 100 seulement de l’ensemble de la population chinoise (32 p. 100 pour l’ensemble du «Tiers Monde»), soit tout de mĂȘme plus de 200 millions de citadins dont 40 p. 100 concentrĂ©s dans 22 villes d’un million d’habitants (tabl. 4) et plus de 30 p. 100 rĂ©partis entre quelque 3 000 petites villes de moins de 50 000 habitants. VoilĂ  qui souligne bien un des caractĂšres et une des faiblesses essentiels de la trame urbaine de la Chine oĂč les villes moyennes, les centres urbains de rayonnement rĂ©gional sont trĂšs largement minoritaires.

Le dĂ©sĂ©quilibre se manifeste Ă©galement sur le plan gĂ©ographique oĂč la Chine du Nord et de l’Est rassemble plus de 60 p. 100 des citadins du pays. La congestion dramatique des grandes villes chinoises qui offrent le plus souvent moins de 5 mĂštres carrĂ©s de logement par personne, l’insuffisance notoire des Ă©quipements et des activitĂ©s de service, mais en mĂȘme temps la menace d’un dĂ©versement de quelque 100 millions de paysans en surnombre conduisent les autoritĂ©s chinoises Ă  affronter la grande affaire de l’urbanisation et du contrĂŽle urbain par la mise en Ɠuvre simultanĂ©e de quatre sĂ©ries de mesures:

– contrĂŽle dĂ©mographique sĂ©vĂšre des plus grandes villes – PĂ©kin et Shanghai en particulier –, contrĂŽle au demeurant facilitĂ© par le niveau trĂšs bas des taux de fĂ©conditĂ© auxquels on est parvenu dans les grandes villes depuis le dĂ©but des annĂ©es 1970;

– dĂ©versement de l’industrialisation des grandes villes sur des districts suburbains Ă©quipĂ©s progressivement de «villes satellites»;

– Ă©quipement et dĂ©veloppement des «villes moyennes» (de 200 000 Ă  500 000 hab.) pour en affermir et Ă©tendre la sphĂšre d’influence rĂ©gionale;

– Ă©quipement et dĂ©veloppement des «bourgades», centres de moins de 20 000 habitants en gĂ©nĂ©ral, marchĂ©s ruraux traditionnels qui constituent Ă©galement le lien naturel entre villes et campagnes; elles devront ĂȘtre alors Ă  mĂȘme d’accueillir l’essentiel de la vague migratoire paysanne; le nombre de ces bourgades a dĂ©jĂ  doublĂ© depuis 1982 et quelque 80 millions de paysans y auraient trouvĂ© un emploi non agricole.

Le problÚme démographique

La population de la Chine a doublĂ© depuis 1950 pour atteindre au recensement de juillet 1990 le chiffre de 1 133 682 501. Le recensement prĂ©cĂ©dent, en 1982, a constituĂ© un des Ă©vĂ©nements majeurs intervenus en Chine aprĂšs la disparition de Mao Zedong, le dernier recensement remontant Ă  1953 (suivi par un dĂ©nombrement en 1964) rĂ©alisĂ© avec les «moyens du bord» de l’époque tandis que celui de 1982 a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une aide internationale scientifique et matĂ©rielle (ordinateurs).

Les rĂ©sultats consolidĂ©s en 1990 tĂ©moignent d’une trĂšs remarquable transition dĂ©mographique rĂ©alisĂ©e par la Chine, quand on songe aux niveaux de la natalitĂ© (37 p. 100 au moins), du taux de fĂ©conditĂ© (de 5 Ă  6 enfants par femme) et de la mortalitĂ© (17 p. 100 au moins) qui caractĂ©risaient ce pays au dĂ©but des annĂ©es 1950 (tabl. 5). Mais une telle Ă©volution fut excessivement et dramatiquement chaotique, les campagnes de contrĂŽle dĂ©mographique alternant avec des coups d’arrĂȘt plus ou moins dĂ©sastreux.

PremiĂšre campagne de limitation des naissances (1955-1957)

Jusque-lĂ , faute de recensement, on estimait le chiffre de la population chinoise Ă  moins de 500 millions; or le premier recensement entrepris en 1953 et publiĂ© Ă  la fin de 1954 dĂ©couvre 583 millions de Chinois – prĂšs de 100 millions de plus qu’il n’était attendu, le taux de mortalitĂ© s’étant rĂ©vĂ©lĂ© plus bas que prĂ©vu. Les positions dogmatiques s’en trouvent Ă©branlĂ©es: les plus lucides des responsables abordent alors le problĂšme de la limitation des naissances, qui apparaĂźt Ă©galement dans la presse officielle. En 1956, le Premier ministre Zhou Enlai lui-mĂȘme prend publiquement position pour «un contrĂŽle appropriĂ© des naissances». Au dĂ©but de 1957 est alors mis en place un comitĂ© de recherche pour le contrĂŽle des naissances dont le professeur Ma Yinchu devient le thĂ©oricien officiel; il publie la mĂȘme annĂ©e sa Nouvelle ThĂ©orie de la population , oĂč il dĂ©montre, en s’inspirant habilement de LĂ©nine, qu’une surcharge dĂ©mographique est incompatible avec la construction du socialisme, celle-ci devant passer par la mĂ©canisation. Une loi est alors votĂ©e, autorisant sous certaines rĂ©serves l’avortement et la stĂ©rilisation, tandis qu’une vaste campagne d’information et d’éducation contraceptive est lancĂ©e Ă  travers le pays.

Cette premiĂšre tentative de contrĂŽle des naissances en Chine est rapidement et brutalement liquidĂ©e par une «campagne antidroitiĂšre» puis par le Grand Bond en avant de 1958 Ă  l’occasion duquel Mao prĂŽne au contraire les avantages du nombre...

DĂ©bĂącle et deuxiĂšme campagne de limitation des naissances (1962-1965)

Le Grand Bond en avant qui s’est soldĂ© par les «trois annĂ©es noires» de 1959, 1960 et 1961 est caractĂ©risĂ© par une effroyable coupe claire dans la population: une famine gĂ©nĂ©ralisĂ©e provoque une surmortalitĂ© de 30 millions de personnes pour ces trois annĂ©es tandis que le dĂ©ficit de la natalitĂ© (femmes stĂ©rilisĂ©es par amĂ©norrhĂ©e de famine) en atteint environ 29 millions... Le sauvetage de l’économie et de la sociĂ©tĂ© entrepris dĂšs 1962 se traduit l’annĂ©e suivante, en revanche, par une explosion dĂ©mographique, la mortalitĂ© retombant aux niveaux antĂ©rieurs au dĂ©sastre tandis que la classique «rĂ©cupĂ©ration des naissances diffĂ©rĂ©es» au lendemain d’un cataclysme porte la natalitĂ© au taux record de prĂšs de 50 p. 100 en 1963. Dans ces conditions, une nouvelle campagne de contrĂŽle des naissances s’impose. On recommande alors trĂšs vivement (la pression sociale, particuliĂšrement en milieu urbain, tient lieu de rĂšglement) le recul de l’ñge du mariage Ă  26-29 ans pour les garçons et Ă  23-25 ans pour les filles.

En 1964, l’avortement est Ă  nouveau autorisĂ©, la stĂ©rilisation (hommes et femmes) encouragĂ©e, les moyens prĂ©ventifs diffusĂ©s: condoms, diaphragmes, stĂ©rilets et premiĂšre pilule (norĂ©thindrome) Ă©laborĂ©e Ă  partir de 1963. Le Conseil des affaires d’État met alors en place le Bureau de la planification des naissances, qui va essaimer dans les provinces, mais pas pour longtemps, un nouveau cataclysme – la grande rĂ©volution culturelle prolĂ©tarienne – venant ravager le pays Ă  partir de 1966.

La troisiĂšme campagne de limitation des naissances (1971-1978)

L’explosion dĂ©mographique de l’aprĂšs-Grand Bond en avant et le laxisme imposĂ© par les bouleversements de la rĂ©volution culturelle ont gratifiĂ© la Chine entre 1962 et 1972 de quelque 250 millions de citoyens supplĂ©mentaires! De plus, en 1970, Ă  une natalitĂ© qui restait Ă©levĂ©e – 35 p. 100 – correspondait dĂ©sormais une mortalitĂ© Ă  son niveau le plus bas – de 7 Ă  8 p. 100 (conjonction d’une structure par Ăąge trĂšs jeune, d’une Ă©conomie rĂ©tablie, d’un Ă©tat sanitaire satisfaisant). Une nouvelle campagne de limitation des naissances s’impose plus que jamais avec l’application simultanĂ©e et autoritaire de quatre sĂ©ries de mesures: remise en vigueur du mariage plus tardif, insertion de quelque 100 millions de stĂ©rilets tandis que 40 millions de stĂ©rilisations environ (essentiellement fĂ©minines) sont pratiquĂ©es et que de 40 Ă  50 millions d’avortements sont provoquĂ©s. OpĂ©ration unique au monde Ă  cette Ă©chelle (mais dont on peut imaginer les drames) qui permet Ă  la Chine – tout en atteignant le niveau minimal de mortalitĂ© (de 6 Ă  8 p. 100) – de faire tomber son taux d’accroissement naturel de 28 p. 100 en 1970 Ă  13 p. 100 en 1979. Ainsi, en moins d’une dĂ©cennie, la plus grande population du monde est-elle entrĂ©e dans la phase qualifiĂ©e par les dĂ©mographes de transition dĂ©mographique qui doit conduire Ă  une faible croissance par rĂ©duction massive de la natalitĂ© dans un rĂ©gime de trĂšs faible mortalitĂ©.

L’évolution des annĂ©es 1980 et l’horizon 2000

La Chine et les Chinoises ne sont pas au bout de leurs peines, car les «classes pleines» issues de l’explosion dĂ©mographique de l’aprĂšs-Grand Bond arrivent, dans les annĂ©es 1980, Ă  l’ñge du mariage et de la procrĂ©ation, soit quelque 60 millions de femmes en Ăąge de procrĂ©er de plus, qu’il faut dĂšs lors contraindre Ă  s’en tenir Ă  l’enfant unique; mais cette mesure est assortie cette fois d’un dispositif touchant directement Ă  l’intĂ©rĂȘt Ă©conomique des mĂ©nages: prioritĂ© pour l’allocation d’un logement, l’accĂšs Ă  la crĂšche, la scolarisation, les soins mĂ©dicaux; versement d’une allocation mensuelle, en ville, pour l’enfant unique jusqu’à l’ñge de quatorze ans et, Ă  la campagne, dotation d’une ration alimentaire d’adulte. Il est certain qu’en milieu urbain – dans les plus grandes villes en tout cas – l’ensemble du dispositif mis en place depuis la rĂ©volution culturelle et singuliĂšrement renforcĂ© depuis 1979 a abouti Ă  un net recul de la natalitĂ©; dans les campagnes, la situation est bien diffĂ©rente: les traditions natalistes y restent trĂšs vivaces, d’autant plus qu’en l’absence de toute pension vieillesse les paysans voient dans une descendance mĂąle la sĂ©curitĂ© de leurs vieux jours, quitte Ă  mettre plusieurs filles au monde au prĂ©alable. Au surplus, les incitations (ou sanctions) Ă©conomiques pour favoriser l’enfant unique n’y ont pas la mĂȘme rĂ©sonance qu’en milieu urbain, les campagnes profondes de la Chine vivant encore largement en autarcie: un enfant supplĂ©mentaire y est, dans bien des cas, moins perçu comme une charge que comme une paire de bras, future source de rĂ©munĂ©ration additionnelle pour la famille.

En 1981, il est fait officiellement Ă©tat de 11 millions de mĂ©nages (soit 57 p. 100 des mĂ©nages ayant un enfant) qui se sont engagĂ©s (par contrat) Ă  en rester Ă  l’enfant unique; de plus, les deux tiers des couples mariĂ©s pratiqueraient la contraception – stĂ©rilet pour 41 p. 100, ligatures des trompes pour 37 p. 100, vasectomie pour 13 p. 100, pilule pour 5 p. 100, condoms pour 2 p. 100 et mĂ©thodes diverses pour 2 p. 100 – tandis que, par ailleurs, on compte un avortement provoquĂ© pour deux naissances.

La rĂ©sistance de la paysannerie, qui constitue la grande masse de la population de la Chine, s’avĂšre acharnĂ©e et l’infanticide des filles (quand c’est le premier enfant destinĂ© Ă  ĂȘtre unique) reprend vigueur, Ă  tel point que les autoritĂ©s ont dĂ©cidĂ© en 1988 d’autoriser un deuxiĂšme (et dernier) enfant aux mĂ©nages dont le premier serait une fille; pour le reste, les contraintes sont renforcĂ©es avec la mise au point d’un contrat d’enfant unique, concernant la totalitĂ© des femmes en Ăąge de procrĂ©er... Situation dramatique oĂč sont confrontĂ©s l’intĂ©rĂȘt des mĂ©nages, l’instinct maternel et les impĂ©ratifs Ă  l’échelle de la nation. Quelles que soient les solutions adoptĂ©es pour garder le cap officiel – 1 milliard 200 millions en l’an 2000 –, le coĂ»t Ă©conomique et social sera bien lourd, mais fort heureusement la pression va s’allĂ©ger Ă  la fin des annĂ©es 1990, pĂ©riode au cours de laquelle arriveront Ă  l’ñge du mariage et de la procrĂ©ation les classes creuses issues des annĂ©es 1970.

3. Les ressources

Les dimensions de la Chine, État-continent, et sa structure gĂ©ographique lui valent une vaste gamme de ressources tant agricoles qu’industrielles dont la mise en valeur – au demeurant fort inĂ©gale – a connu depuis une dizaine d’annĂ©es un tout nouveau cours avec la dĂ©collectivisation de l’agriculture, l’ouverture aux investissements Ă©trangers et l’insertion dans les Ă©changes et les organismes internationaux.

Les caractùres de l’agriculture

La superficie cultivĂ©e de la Chine couvre environ 100 millions d’hectares et les surfaces ensemencĂ©es 144 millions d’hectares, ce qui signifie que prĂšs de la moitiĂ© (44 p. 100) de la superficie cultivĂ©e porte deux rĂ©coltes successives et parfois trois tout au Sud. Cela ne reprĂ©sente que 15 p. 100 de la surface du pays et 25 p. 100 si l’on exclut les domaines peu ou pas cultivables du Tibet, du Qinghai, du Xinjiang et de la Mongolie. L’espace cultivĂ© lui-mĂȘme l’est trĂšs inĂ©galement: 70 p. 100 au Shandong, 83 p. 100 au Jiangsu contre 15 p. 100 seulement au Sud-Ouest. Le niveau de dĂ©veloppement de cette agriculture peut ĂȘtre apprĂ©ciĂ© par les donnĂ©es suivantes; chaque famille paysanne dispose en moyenne de 1,5 ha (4 ha au Nord-Est; 0,4 ha au Guangdong) contre quelque 30 ha en France, base Ă©conomique excessivement faible bĂ©nĂ©ficiant d’inputs modernes nettement amĂ©liorĂ©s depuis 1978 mais encore bien modestes: un tracteur pour 100 actifs agricoles, engrais chimiques Ă  raison de 125 kg/ha en moyenne (plus de 200 kg dans la banlieue agricole de Shanghai, moins de 51 kg en Mongolie et au Tibet), irrigation assurĂ©e sur 31 p. 100 des terres ensemencĂ©es (alors que le problĂšme de l’eau se pose partout en Chine (dont 56 p. 100 seulement le sont mĂ©caniquement: pompes Diesel ou Ă©lectriques). Par consĂ©quent, les rendements restent encore modestes au regard des formidables densitĂ©s humaines Ă  l’hectare cultivĂ© (tabl. 6).

Les productions agricoles

Jusqu’en 1978-1980, les cĂ©rĂ©ales occupaient plus de 80 p. 100 des terres ensemencĂ©es, proportion qui a flĂ©chi pour atteindre 76 p. 100 en 1985. Cette Ă©volution est consĂ©cutive Ă  la dĂ©collectivisation de l’agriculture. L’agriculture chinoise n’en reste pas moins fondamentalement une cĂ©rĂ©aliculture, la disponibilitĂ© moyenne annuelle par tĂȘte (cĂ©rĂ©ales + soja + tubercules) Ă©tant passĂ©e de 316 kg en 1978 Ă  365 kg en 1985, ration complĂ©tĂ©e par 213 kg de lĂ©gumes en moyenne par an et... 17 kg de viande (porc, mouton, bƓuf) contre 9 kg en 1978.

Le riz occupe prĂšs du quart des surfaces agricoles et se localise massivement au sud du Changjiang, oĂč il occupe de 50 Ă  60 p. 100 des terres cultivĂ©es. SystĂšmes agricoles extrĂȘmement variĂ©s, comme l’a montrĂ© le tableau rĂ©gional dont les rendements Ă©voluent notablement pour faire de la Chine un des premiers exportateurs de riz.

Le blĂ© tient une place Ă©galement importante – 20 p. 100 des surfaces –, et c’est la grande culture de la Chine du Nord (60 p. 100 des emblavures du pays), tandis que, dans les pays du Changjiang, il alterne souvent avec la riziculture d’étĂ©. Des rendements nettement infĂ©rieurs Ă  ceux du riz font en revanche de la Chine un importateur de blĂ©.

Le maĂŻs est la plante conquĂ©rante cultivĂ©e en Ă©tĂ© sur les terres non rizicoles et qui a confinĂ© aux terroirs les plus pauvres (plateaux de loess) les «cĂ©rĂ©ales de civilisation» – millets et gaoliang – aux trĂšs faibles rendements. Le maĂŻs occupe aujourd’hui 15 p. 100 des terres environ, alternant avec le blĂ© en Chine du Nord et se partageant les terres en Ă©tĂ© avec le soja dans le Nord-Est (Liaoning-Jilin) et avec le riz dans le Sud-Ouest (Yunnan, Guizhou).

Les oléagineux

Les olĂ©agineux occupent prĂšs de 20 p. 100 des surfaces cultivĂ©es du pays. En l’absence de graisses d’origine animale, les plantes Ă  huile jouent un rĂŽle de premier plan, d’autant plus que ce sont parfois des plantes qui amĂ©liorent les sols mis Ă  mal par une cĂ©rĂ©aliculture excessive.

Le soja prend une importance exceptionnelle. Il est cultivĂ© sur 8 millions d’hectares environ dont plus de 40 p. 100 se situent dans les plaines du Nord-Est.

Le colza est la grande culture olĂ©agineuse d’hiver de la Chine centrale, qui porte l’essentiel des 3 millions d’hectares consacrĂ©s Ă  cette plante en Chine. Le premier producteur est le Sichuan (de 20 Ă  25 p. 100 de la production nationale).

Le thĂ©ier Ă  huile (tea oleosa ) est une culture spĂ©cifique de cette mĂȘme Chine centrale, qui colonise les collines de terre rouge. Il donne un huile trĂšs fine, spĂ©cialitĂ© du Hunan.

Les olĂ©agineux d’origine tropicale connaissent une remarquable migration vers le nord: 2,5 millions d’hectares d’arachides , dont 39 p. 100 au Shandong, des quantitĂ©s de sĂ©same importantes au Hubei et au Henan.

Les cultures industrielles

Les cultures industrielles qui occupaient moins de 10 p. 100 des terres cultivĂ©es jusqu’en 1980 se sont Ă©tendues de nos jours Ă  plus de 15 p. 100 des superficies, corollaire du recul cĂ©rĂ©alier aprĂšs la dĂ©collectivisation.

Il convient de signaler – essentiellement Ă  Hainan, dans la pĂ©ninsule de Leizhou et au Sud-Yunnan – des plantations tropicales (cannes Ă  sucre, hĂ©vĂ©as, palmiers Ă  huile, etc.) que l’on s’efforce de dĂ©velopper, mais ce sont les plantes textiles de la Chine du Nord et du Centre qui demeurent essentielles. Au premier rang se situe le coton : 5 p. 100 des surfaces agricoles totales dont 80 p. 100 dans les provinces de Shandong, Hebei, Henan, Hubei et Jiangsu. MalgrĂ© l’extrĂȘme exiguĂŻtĂ© des surfaces occupĂ©es – 0,1 p. 100 –, il ne faut pas omettre deux merveilles du gĂ©nie chinois, la soie et le thĂ© . La culture du mĂ»rier, qui accompagne gĂ©nĂ©ralement les digues des riziĂšres, est essentiellement le fait du delta du Yangzi, celui de la riviĂšre des Perles et de la province du Sichuan, qui fournissent prĂšs de 90 p. 100 des cocons, tandis que les thĂ©iers sont surtout cultivĂ©s dans les provinces de Zhejiang, du Sichuan, du Hunan, du Fujian et de l’Anhui, qui produisent 71 p. 100 du thĂ© chinois.

L’élevage

L’élevage reflĂšte la vigoureuse dichotomie qui caractĂ©rise l’espace chinois, le contraste traditionnel entre les domaines septentrional et occidental, d’une part, oĂč steppes ou prairies alpines sont la base pastorale de vĂ©ritables peuples Ă©leveurs, et la Chine agricole, d’autre part, qui intĂšgre porcs et volailles et ne laisse guĂšre de place aux autres Ă©levages. La base pastorale dispose de plus de 3 millions de kilomĂštres carrĂ©s d’herbages naturels, dont 50 p. 100 environ de steppes dĂ©sertiques peu productives, tandis que l’autre moitiĂ© est faite de steppes herbeuses, de prairies, de pelouses alpines de meilleure qualitĂ© (Mongolie orientale, Dzoungarie, Tianshan, Tibet oriental). Il s’agit encore pour beaucoup d’un Ă©levage nomade, semi-nomade ou transhumant de bovins, chevaux et chameaux (mongols), chevaux et yacks (tibĂ©tains) et surtout d’ovins (kazakhs, tibĂ©tains, mongols).

Plus de 50 p. 100 des bovins sont Ă©levĂ©s en Mongolie, au Xinjiang, au Tibet et dans les fermes d’État du Heilongjiang; 50 p. 100 des caprins en Mongolie, Xinjiang, Tibet, Yunnan, Sichuan et 65 p. 100 des ovins au Xinjiang, Mongolie, Qinghai et Tibet.

La Chine agricole dispose, par hectare, de moins d’une tĂȘte de gros bĂ©tail, modeste cheptel dont 60 p. 100 est destinĂ© au trait – buffles dans les riziĂšres, taurins sur les terres sĂšches, Ăąnes, mulets, chevaux pour les charrois. En revanche, volailles et porcs sont Ă©troitement intĂ©grĂ©s Ă  l’agriculture, et tout spĂ©cialement le porc, animal omnivore, bon producteur d’engrais organiques et fournisseur de l’essentiel de la viande consommĂ©e en Chine, qui dispose d’un troupeau de plus de 300 millions de tĂȘtes dont 60 millions pour la seule province du Sichuan (tabl. 7).

Pisciculture et pĂȘche maritime

La pisciculture est une antique et Ă©minente tradition chinoise qui fournit annuellement prĂšs de 3 millions de tonnes de poissons (premier rang mondial). Environ 10 millions d’hectares de plans d’eau douce (lacs, rĂ©servoirs, mares) se prĂȘtent Ă  cette activitĂ©, se rĂ©partissant en trois domaines principaux:

– le delta du Zhujiang (riviĂšre des Perles) oĂč fonctionnent les piscicultures les plus intensives;

– les bassins moyen et infĂ©rieur du Changjiang, avec notamment les cinq grands lacs (Dongting, Poyang, Hongzi, Chao et Tai) qui livrent plus de 70 000 t par an;

– le bas fleuve Jaune, de plus en plus productif avec le dĂ©veloppement des amĂ©nagements hydrauliques.

Les rendements sont de l’ordre de 50 kg/ha dans les lacs mais ils peuvent atteindre 2 t/ha dans les mares de gavage bien Ă©quipĂ©es.

Les cultures aquatiques appartiennent Ă  la mĂȘme tradition et sont d’une trĂšs grande variĂ©tĂ©. Il s’agit, pour l’alimentation humaine, de chĂątaignes d’eau (Trapa bicornis ), de cresson, de graines de lotus, de colocasie (taro d’eau) notamment et, pour le prĂ©cieux Ă©levage des porcs, de lentilles d’eau, de sagittaire, de jacinthe d’eau et d’une algue d’eau douce (Chlorella algae ), particuliĂšrement productive.

Depuis quelques annĂ©es, on dĂ©veloppe – tout particuliĂšrement dans la rĂ©gion de Shanghai – l’ostrĂ©iculture (Anodonta woodiana et Hyriopsis cumingi ) pour la production de perles destinĂ©es Ă  la fabrication de mĂ©dicaments.

La pĂȘche maritime dispose de quelque 1 500 000 km2 de pĂȘcheries littorales oĂč la plate-forme continentale est Ă  moins de 200 m de profondeur: vaste domaine, d’une richesse particuliĂšre grĂące aux apports des fleuves gĂ©ants Huanghe et Changjiang et surtout Ă  trois grands courants parallĂšles au littoral: en courant froid – le plus proche des cĂŽtes – du nord au sud et deux courants chauds sud-nord, l’un issu des mers du Sud par le dĂ©troit de Formose, l’autre issu du Pacifique et rejoignant le premier vers le golfe de Bohai.

Les pĂȘcheries forment trois grands ensembles:

– golfe de Bohai et mer Jaune , avec pour principales bases Dalian, Qinhuangdao, Yantai, Qingdao: merlan, saumon, loche, sciùne, turbot, maquereau et langoustine;

– mer orientale (Donghai), avec Ningbo, l’archipel des Zhoushan, Mawei et Amoy (Xiamen); sciùne, trichiure, anguille, congre, requin et thon;

– mer de Chine orientale (Nanhai), avec Dongshan, Shantou (Swatow), Nanhai et Haikou: hareng, requin, alose, tranchois, rouget.

Plus de 100 000 jonques (dont moins de 10 p. 100 sont motorisées) livrent annuellement quelque 3 millions de tonnes.

Les ressources énergétiques

La gĂ©ographie de l’énergie

Les ressources Ă©nergĂ©tiques de la Chine, globalement abondantes, sont caractĂ©risĂ©es par une distribution gĂ©ographique et des degrĂ©s de mise en Ɠuvre souvent fort inĂ©gaux.

Le charbon constitue la grande richesse minĂ©rale de ce pays dont les rĂ©serves potentielles seraient plus abondantes que celles des États-Unis – 3 000 milliards de tonnes – tandis que les rĂ©serves actuellement exploitables sont Ă©tablies Ă  plus de 100 milliards de tonnes. Abondance donc, mais aussi d’excellentes conditions d’exploitation – veines Ă©paisses et faible profondeur (de 300 Ă  500 m). En revanche, la rĂ©partition gĂ©ographique est excessivement inĂ©gale, environ 60 p. 100 des rĂ©serves se situant en Chine du Nord – qui livre 40 p. 100 de la production nationale –, la seule province du Shanxi disposant Ă  elle seule de 30 p. 100 des rĂ©serves du pays et livrant prĂšs de 25 p. 100 de la production. Cette production nationale, qui approche le milliard de tonnes, est assurĂ©e, d’une part, dans quelque 2 000 houillĂšres d’État, dont 74 grandes mines (1 Mt) avec une dizaine de houillĂšres gĂ©antes dont la production annuelle est supĂ©rieure Ă  10 millions de tonnes et, d’autre part, par 60 000 petites houillĂšres locales excessivement rudimentaires mais qui fournissent un emploi Ă  environ un million de paysans, approvisionnent des campagnes dĂ©pourvues de fourniture Ă©nergĂ©tique nationale et comptent pour plus du quart dans la production nationale. Modernisation et dĂ©veloppement de l’extraction du charbon, avec participation Ă©trangĂšre, sont un des caractĂšres Ă©minents de la politique Ă©conomique actuelle de la Chine: une dizaine de grandes bases provinciales font l’objet d’un programme de modernisation, cinq mines gĂ©antes Ă  ciel ouvert (quatre en Mongolie, une au Shanxi) sont en cours de dĂ©veloppement avec une participation Ă©trangĂšre, tandis que l’énorme potentiel du Shanxi a attirĂ© de nombreuses sociĂ©tĂ©s Ă©trangĂšres. Grandes mines nouvelles et mines existantes en dĂ©veloppement devraient permettre – c’est du moins l’objectif des autoritĂ©s chinoises – d’atteindre une production de un milliard 200 millions de tonnes en l’an 2000.

Les hydrocarbures . Les annĂ©es 1970 marquent un tournant dans l’évolution du bilan Ă©nergĂ©tique de la Chine, qui connaĂźt alors un spectaculaire «dĂ©collage pĂ©trolier». Au cours des deux dĂ©cennies prĂ©dĂ©centes, l’aide soviĂ©tique avait permis la mise en Ɠuvre des gisements occidentaux: Karamai (Xinjiang), Yumen (Gansu), bassin du Caidam (Qinghai), bassin du Sichuan. Cependant, la production nationale n’atteint pas 10 millions de tonnes en 1965 et l’Occident estime la Chine dĂ©cidĂ©ment pauvre en pĂ©trole. Mais, au cours des annĂ©es 1960, les prospections s’étendent au domaine oriental et rĂ©vĂšlent des gisements d’une exceptionnelle richesse dans la province de Heilongjiang. Daqing, qui fournit au cours des annĂ©es 1980 prĂšs de la moitiĂ© du pĂ©trole national (55 Mt), entre en exploitation, puis Shengli au Shandong (27 Mt), Liaohe au Liaoning (9 Mt), Dagang (3 Mt), Renqiu au Hebei (10 Mt), Zhongyuan au Henan (5 Mt); exploitations qui fournissent l’essentiel de la production actuelle, le reste provenant de Karamai au Xinjiang et de Nanchong au Sichuan dont la mise en valeur date des annĂ©es 1950; on notera donc, comme pour le charbon, un net dĂ©sĂ©quilibre gĂ©ographique au profit de la moitiĂ© septentrionale du pays (Nord-Est et Nord) qui produit les deux tiers du total.

Il s’agit bien d’un dĂ©collage pĂ©trolier qui fait passer la production de 11 millions de tonnes en 1965 Ă  74 millions en 1975 et Ă  104 millions en 1978... mais, depuis lors, un palier est atteint – 106 millions de tonnes en 1980 et 134 millions en 1987. On s’est tournĂ©, par consĂ©quent, vers l’exploration offshore et, en juillet 1979, seize groupes Ă©trangers sont autorisĂ©s Ă  explorer 420 000 km2 en mer Jaune et en mer de Chine mĂ©ridionale tandis que le premier permis de forage est accordĂ© en mai 1980 aux compagnies Total et Japan National Oil Corporation dans le golfe de Bohai. La vĂ©ritable ouverture date du 10 fĂ©vrier 1982, avec la promulgation de la «RĂ©glementation pour l’exploitation offshore en coopĂ©ration avec les compagnies Ă©trangĂšres». Ainsi la mer de Chine mĂ©ridionale, pour l’essentiel, voit-elle l’intervention d’une quarantaine de compagnies de nombreux pays, pour des rĂ©sultats qui restent toutefois dĂ©cevants: en 1985, 2 millions de tonnes de pĂ©trole et 3 milliards de mĂštres cubes de gaz Ă©taient extraits au large de l’üle de Hainan. DĂ©ception qui a conduit les autoritĂ©s chinoises Ă  ouvrir, en avril 1985, Ă  l’exploration Ă©trangĂšre cinq provinces littorales, du Jiangsu au Guangxi, et trois provinces intĂ©rieures, Jiangxi, Hunan, Guizhou.

Dans l’ensemble, les rĂ©serves exploitables de la Chine seraient de 2 Ă  3 milliards de tonnes, ce qui reprĂ©sente environ 10 p. 100 des rĂ©serves mondiales exploitables dans les conditions actuelles.

Le raffinage a connu un dĂ©veloppement en consĂ©quence: une demi-douzaine de raffineries dans les annĂ©es 1960 et une cinquantaine dans les annĂ©es 1980 sont rĂ©parties entre les bassins de production, les sites portuaires et les grands centres industriels. Les plus grandes ont une capacitĂ© de 3 Ă  6 millions de tonnes, avec Daqing, Lanzhou et Shanghai en tĂȘte. La capacitĂ© totale thĂ©orique est de quelque 120 millions de tonnes (5,5 Mt en 1960).

Un rĂ©seau d’olĂ©oducs est progressivement mis en place: Karamai en 1955, Yumen-Lanzhou (880 km) en 1966 et, Ă  partir de 1970, les grandes rĂ©alisations de l’Est: Daqing-Qinhuangdao (premier terminal portuaire chinois)-PĂ©kin; Daqing-LĂŒda, Dagang-PĂ©kin,; Shengli-Nankin, terminĂ© en juillet 1979. Le rĂ©seau atteint dĂ©jĂ  9 000 kilomĂštres, mais Ă  un faible gabarit (tubes de 16 Ă  24 pouces) et les usines nationales ont une faible capacitĂ© de production.

Les exportations de brut portent sur quelque 20 p. 100 de la production, essentiellement vers le Japon, mais aussi vers la Corée, les Philippines, la Thaïlande, Singapour, Hong Kong.

Les rĂ©serves connues et exploitables de gaz naturel seraient de 300 milliards de mĂštres cubes (7 000 milliards aux États-Unis), mais c’est lĂ  un domaine encore trĂšs mal connu et fort peu exploitĂ©, l’essentiel de la production venant de Zigong au Sichuan, qui alimente Chongqing par gazoduc.

L’hydroĂ©lectricitĂ© fournit 20 p. 100 de la production Ă©lectrique nationale, qui atteint 500 tWh et provient Ă  60 p. 100 de Chine centrale et mĂ©ridionale, ce qui corrige quelque peu le dĂ©sĂ©quilibre gĂ©ographique observĂ© par les combustibles fossiles. Il reste que le potentiel hydroĂ©lectrique de la Chine est gigantesque – environ 380 GW exploitables (1er rang au monde et de loin), dont 197 pour le seul Changjiang – et exploitĂ© Ă  moins de 10 p. 100.

Comme le charbon, mais dans de bien meilleures conditions, l’hydroĂ©lectricitĂ© chinoise est caractĂ©risĂ©e par la nature bisectorielle de sa production: une centaine de grandes centrales, dont une dizaine de plus de 500 MW et quelque 90 000 petites installations (puissance maximale de 12 MW) produisent prĂšs de 20 p. 100 de l’hydroĂ©lectricitĂ©, Ă©nergie entiĂšrement destinĂ©e aux campagnes qui en seraient sans cela totalement dĂ©pourvues. Les innombrables difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  la construction de barrages et la richesse considĂ©rable en charbon font que l’électricitĂ© chinoise est massivement d’origine thermique, exclusivement Ă  base de houille, les centrales au fuel Ă©quipĂ©es Ă  l’époque du dĂ©collage pĂ©trolier ayant Ă©tĂ© reconverties entre 1976 et 1981.

La pĂ©nurie d’électricitĂ© est un des problĂšmes les plus graves auquel doit faire face la Chine Ă  la fin du XXe siĂšcle; aussi, d’importants programmes d’équipement sont en cours tant dans le domaine hydroĂ©lectrique que dans le domaine thermique, avec, en particulier, les dĂ©buts du nuclĂ©aire.

Le programme hydroĂ©lectrique porte sur l’équipement du haut fleuve Jaune (neuf centrales), du Hongshui au Guangxi et du rĂ©seau du Yunnan – une douzaine de centrales de 500 MW et plus y ont Ă©tĂ© Ă©difiĂ©es, la rĂ©alisation la plus importante et la plus cĂ©lĂšbre Ă©tant celle de Gezhouba, Ă  l’aval des fameuses gorges de Changjiang (2 715 MW), tandis qu’un Ă©norme projet d’une vingtaine de centrales de 2 000 Ă  13 000 MW (essentiellement sur le haut Changjiang et le Yalongjiang) est Ă  l’étude. ParallĂšlement, treize grandes centrales thermiques (de 800 Ă  2 400 MW) sont en construction ou en agrandissement sur les principaux bassins houillers de la Chine du Nord et de Mongolie, tandis qu’un consortium Chine-Hong Kong (Huaneng) souhaite importer une vingtaine de centrales pour une puissance installĂ©e totale de 6 000 MW.

En mars 1983 commençait l’édification de la premiĂšre centrale nuclĂ©aire chinoise Ă  Qinshan (district de Haiyan), Ă  mi-chemin entre Shanghai et Hangzhou; la Chine en est le maĂźtre d’Ɠuvre, le rĂ©acteur Ă©tant fourni par Mitsubishi, les pompes par la R.F.A. et le gĂ©nĂ©rateur de vapeur par la SuĂšde; sa puissance installĂ©e est de deux fois 300 MW; elle aurait dĂ» entrer en production en 1992. Puis, en janvier 1985, c’est la premiĂšre signature d’un contrat avec Framatome et la General Electric britannique, pour la construction d’une grande centrale – deux rĂ©acteurs de 900 MW – sur la baie de Daya, Ă  50 km Ă  l’est de Hong Kong; la filiĂšre choisie par les Chinois est la filiĂšre amĂ©ricaine P.W.R. sous licence Westinghouse; l’entrĂ©e en production est prĂ©vue pour 1993. Au surplus, les autoritĂ©s chinoises souhaitent mettre en chantier une douzaine d’autres centrales (environ 10 000 MW au total) d’ici Ă  l’an 2000.

Le bilan énergétique

Les productions sont impressionnantes en valeur absolue mais n’ont de rĂ©elle signification qu’en fonction de la masse humaine concernĂ©e. Ainsi un Chinois dispose-t-il, en 1987, de 700 kg d’équivalent pĂ©trole par an en moyenne tandis qu’un Français en consomme 5 t et un AmĂ©ricain 12 t.

Le charbon occupe une place Ă©crasante dans le bilan chinois, tandis que le bilan français est dominĂ© par le pĂ©trole et l’électricitĂ© nuclĂ©aire (tabl. 8 et 9), ce qui traduit fort bien deux stades de dĂ©veloppement bien diffĂ©renciĂ©s (mais la consommation chinoise ne doit rien aux importations).

Une comparaison de la destination de l’énergie consommĂ©e (1987) souligne Ă©galement cette diffĂ©renciation: c’est l’industrie qui consomme la plus grande part (67 p. 100) de l’énergie en Chine, tandis qu’en France, oĂč le secteur industriel en consomme 30 p. 100, c’est le secteur domestique qui l’emporte – 44 p. 100 – contre 21,7 p. 100 seulement en Chine, et l’écart est encore plus considĂ©rable dans le domaine des transports – 22 p. 100 en France et seulement 6 p. 100 en Chine. Un tel tableau traduit bien l’immense distance qui sĂ©pare les niveaux et modes de vie chinois et français (et ceux des pays «dĂ©veloppĂ©s» dans leur ensemble), mais il est Ă©galement rĂ©vĂ©lateur de l’un des problĂšmes majeurs du bilan Ă©nergĂ©tique chinois que reprĂ©sente le gaspillage d’énergie par des Ă©quipements Ă  faible rendement Ă©nergĂ©tique, une mauvaise gestion, le goulet d’étranglement des transports, etc.; au total, pour une production donnĂ©e – Ă  valeur Ă©gale –, l’industrie chinoise consomme cinq fois plus d’énergie que l’industrie française.

Les matiÚres premiÚres minérales

Les Ă©chelles de l’espace chinois et la structure gĂ©ologique de celui-ci offrent une immense gamme de minerais, dont la prospection est loin d’ĂȘtre achevĂ©e.

Le minerai de fer a fixĂ© la sidĂ©rurgie dĂ©veloppĂ©e depuis les annĂ©es 1950: Anshan au Liaoning, Tangshan (sidĂ©rurgie de PĂ©kin), Baiyunopo en Mongolie (combinat de Baotou), Daye (combinat de Wuhan), Ma’anshan (sidĂ©rurgie de Shanghai), Qijiang (combinat de Chongqing), Shilu (Ăźle de Hainan) et, plus rĂ©cemment, le riche minerai de Panzhihua, qui alimente le nouveau complexe sidĂ©rurgique de Dukou Ă  la limite du Sichuan et du Yunnan. En outre, des gisements Ă  haute teneur ont Ă©tĂ© identifiĂ©s depuis 1975 au Sichuan occidental, au Yunnan, en Anhui.

Les réserves connues sont de 40 milliards de tonnes et la production annuelle de 98 millions de tonnes; elle est encore insuffisante, les importations portant sur plus de 15 millions de tonnes.

Les mĂ©taux non ferreux sont trĂšs inĂ©galement reprĂ©sentĂ©s; les uns sont encore nettement dĂ©ficitaires, tel le cuivre, exploitĂ© notamment Ă  Dongchuan (Yunnan), Fashun (Liaoning), Dexing (Jianxi); des dĂ©couvertes effectuĂ©es dans les annĂ©es 1970-1980 (Yunnan, Tibet, Anhui) portent les rĂ©serves connues Ă  50 millions de tonnes de mĂ©tal contenu. Mais la Chine doit encore importer autant de mĂ©tal raffinĂ© qu’elle en produit; l’aluminium est Ă©laborĂ© Ă  partir de l’alunite et des schistes alumineux de Fushun et des bauxites du Henan; le tiers de l’aluminium consommĂ© doit ĂȘtre cependant importĂ©, notamment de NorvĂšge, de France, des États-Unis, du Canada, du Japon; le nickel et le cobalt sont produits au Jilin, mais des explorations rĂ©alisĂ©es dans les annĂ©es 1970-1980 ont identifiĂ© des gisements prometteurs au Sichuan, au Yunnan et au Gansu.

D’autres sont en plein dĂ©veloppement, comme le plomb et le zinc, exploitĂ©s au Hunan et au Guangdong et dont d’importants gisements ont Ă©tĂ© dĂ©couverts au Yunnan, au Guangxi et au Gansu; c’est aussi le molybdĂšne, dont les gisements comptent parmi les plus riches du monde et sont exploitĂ©s surtout au Liaoning, au Hunan et au Jiangxi; et surtout les minerais d’exportation, notamment le tungstĂšne, qui vient au premier rang mondial (8 500 t annuelles), grĂące aux mines situĂ©es au Jiangxi (Xihuashan, Dachishan), au Hunan (district de Congzhou) et au Guangdong (Yaoling); l’antimoine, pour lequel la Chine est l’un des trois grands producteurs du monde (13 000 t annuelles) et dont la principale base est la province du Hunan (Xikuangshan), suivie par celle du Guangdong; l’étain, dont les rĂ©serves sont supĂ©rieures Ă  un million de tonnes et la production de 20 000 tonnes annuelles (la moitiĂ© en est exportĂ©e); l’exploitation est essentiellement situĂ©e au Yunnan (Gejiu) et au Guangdong.

L’ensemble de ces productions devraient ĂȘtre enrichies par la mise en Ɠuvre d’un trĂšs important complexe polymĂ©tallique (antimoine, Ă©tain, plomb-zinc) dĂ©couvert dans les annĂ©es 1970 Ă  Changpo (Guangxi), Ă  160 km de la frontiĂšre vietnamienne.

Les minerais non mĂ©talliques sont d’une extrĂȘme variĂ©tĂ©: le sel, dont la Chine est le deuxiĂšme producteur mondial avec 30 millions de tonnes annuelles; 60 p. 100 sont tirĂ©s des salines littorales du golfe de Bohai, 20 p. 100 des salines du Nord, du Jiangsu et du littoral du Guangdong, 20 p. 100 des lacs salĂ©s et semi-salĂ©s du Shanxi et du Qinghai, oĂč le potentiel est prodigieux; les phosphates, activement exploitĂ©s depuis la fin des annĂ©es 1970, essentiellement au Yunnan, au Guizhou, au Guangdong, au Hunan-Hubei, au Hebei. La production actuelle de phosphates de calcium dĂ©passe 5 millions de tonnes; le spathfluor (fluorure de calcium), exploitĂ© au Zhejiang (Wuyi), au Hunan (Taolin), au Liaoning (Kaiping), est largement exportĂ©, notamment vers le Japon, qui absorbe Ă  lui seul la moitiĂ© de la production chinoise; l’amiante, dont les quelque 250 000 tonnes annuelles placent la Chine au cinquiĂšme rang mondial et dont les riches gisements du Sichuan fournissent l’essentiel.

Transports

Les transports mettent bien en lumiĂšre le caractĂšre bisectoriel de l’économie chinoise, avec, d’une part, une multitude de techniques traditionnelles – portage, charrois, jonques et sampans – et, d’autre part, les techniques les plus modernes, massivement dĂ©veloppĂ©es depuis peu.

Les transports ferroviaires furent le secteur prioritaire Ă  partir des annĂ©es 1950: la Chine hĂ©ritait alors de 20 000 km de lignes, qui, au dĂ©but des annĂ©es 1980, avaient une longueur de 52 000 km. La densitĂ© reste faible par rapport Ă  l’immensitĂ© de l’espace national, d’autant plus que le cinquiĂšme seulement est Ă  voie double et que 4 000 km seulement sont Ă©lectrifiĂ©s. Ainsi la densitĂ© du trafic est-elle de 10 millions de tonnes par kilomĂštre de voie, ce qui en fait le rĂ©seau le plus chargĂ© du monde, aprĂšs celui de l’ex-U.R.S.S.

Une modernisation en cours prĂ©voit le doublement des lignes principales, l’électrification de plus de 1 000 km (Nord-Ouest et Ouest), la modernisation des voies et ballasts (qui ne permettent guĂšre des vitesses supĂ©rieures Ă  50 km/h) et la construction de lignes nouvelles destinĂ©es Ă  dĂ©senclaver l’ouest du pays et Ă  faciliter l’accĂšs aux richesses miniĂšres du Shanxi et de la Mongolie.

Le rĂ©seau routier est encore plus rĂ©cent: jusqu’aux annĂ©es 1960, la prioritĂ© a Ă©tĂ© accordĂ©e aux axes stratĂ©giques (Tibet, Xinjiang) et si, Ă  la fin des annĂ©es 1980, la Chine comptait 940 000 km de routes, 480 000 seulement Ă©taient plus ou moins asphaltĂ©es, soit environ dix fois moins que la France pour une superficie dix-sept fois supĂ©rieure. Le parc automobile comprend quelque 3 millions de camions, 800 000 autocars et automobiles et... plus de 3 millions de tracteurs.

La navigation intĂ©rieure fait partie en revanche de la tradition ancienne, sur 110 000 km de voies fluviales, dont 40 000 km accessibles aux vapeurs. Le fret annuel dĂ©passe 400 millions de tonnes, dont 50 p. 100 dans le seul bassin de Changjiang, ce «long fleuve» qui permet la pĂ©nĂ©tration du continent sur quelque 3 000 km, dont les mille premiers (jusqu’à Wuhan) sont accessibles Ă  des navires de haute mer de 10 000 t. Plus de trois cents ports, dont vingt-quatre Ă©quipĂ©s pour le gros trafic, jalonnent cette belle artĂšre.

Les transports maritimes traitent plus de 300 millions de tonnes annuelles, tonnage Ă©quivalent Ă  celui du port de Rotterdam. Le retard de la Chine est dans ce domaine particuliĂšrement accusĂ©, si bien qu’un plan de rĂ©novation des neuf plus grands ports chinois a Ă©tĂ© dĂ©fini dĂšs 1973.

Shanghai est de loin le plus grand port chinois, avec un trafic qui atteint 140 millions de tonnes. Bassins en eau profonde (cargos de 25 000 t), transbordements mĂ©canisĂ©s, multiplication des mouillages, conteneurisation, gestion informatique sont les principales rĂ©alisations achevĂ©es ou en cours, mais l’engorgement reste tel qu’on vient d’entreprendre l’amĂ©nagement accĂ©lĂ©rĂ© du port historique de Ningbo au sud du delta. Dalian, au dĂ©bouchĂ© du Nord-Est industriel, vient au deuxiĂšme rang (50 millions de tonnes): un port pĂ©trolier moderne y est installĂ©; Tianjin (25 millions de tonnes), son voisin Qinhuangdao (70 millions de tonnes), premier terminal pĂ©trolier en 1973, et Qingdao (40 millions de tonnes) au Shandong sont les grands ports du Nord en pleine transformation, tandis qu’au sud Canton (20 millions de tonnes) voit son avant-port Huangpu dotĂ© de postes pĂ©troliers et de terminaux pour conteneurs; plus Ă  l’ouest, Zhanjiang (18 millions de tonnes), le Fort-Bayard de l’époque coloniale française, est devenu un important port pĂ©trolier accessible aux tankers de 50 000 tonnes.

La flotte chinoise se situe au deuxiĂšme rang en Asie, avec une jauge totale de quelque 6 millions de tonnes pour 700 unitĂ©s environ. Mais c’est une flotte vĂ©tuste (moyenne d’ñge supĂ©rieure Ă  onze ans) et de petit gabarit (de 10 000 Ă  15 000 t). Les chantiers navals chinois – Shanghai, Dalian, Xingang (Tianjin) – ne produisent que de petites unitĂ©s (15 000 t et, depuis les annĂ©es 1980, des pĂ©troliers de 50 000 t), et le pays fait largement appel au marchĂ© d’occasion international. Toutefois, depuis 1982, la Chine exporte des navires totalisant jusque-lĂ  1 300 000 tonnes de jauge – cargos, tankers, porte-conteneurs, vraquiers, et... navires de guerre.

Les transports aĂ©riens ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un important effort depuis quelques annĂ©es, corrĂ©lativement Ă  l’ouverture du pays et Ă  l’essor fulgurant du tourisme international.

Le rĂ©seau intĂ©rieur comprend plus de deux cents lignes qui relient plus de cent villes, soit un rĂ©seau de plus de 200 000 km, dont les plaques tournantes sont PĂ©kin, Shanghai, Wuhan, Xi’an et Canton. Le trafic de passagers est passĂ© de 1,5 million en 1976 Ă  8 millions en 1985.

Les lignes internationales se sont multipliĂ©es depuis 1978 pour desservir une trentaine de villes dans le monde, dont une vingtaine en Asie, neuf en Europe, cinq en AmĂ©rique du Nord; le parc d’aĂ©ronefs a Ă©tĂ© considĂ©rablement transformĂ© avec l’acquisition, notamment, d’une flotte de Boeing de divers types, d’Airbus A 310, de Tupolev 154, etc.

Les aĂ©roports de PĂ©kin, Shanghai, Canton, UrĂŒmqi, Kunming et Xiamen (Amoy) sont encore seuls Ă  recevoir les gros porteurs, et tout l’effort vise actuellement Ă  l’amĂ©nagement des pistes des aĂ©rogares.

4. La géographie industrielle

La gĂ©ographie industrielle de la Chine doit sa configuration Ă  la combinaison du double hĂ©ritage de l’implantation – essentiellement littorale – des Puissances entre 1840 et 1937 et de la phase d’industrialisation sur le modĂšle et avec l’aide soviĂ©tiques au cours des annĂ©es 1950.

Ainsi distingue-t-on essentiellement trois foyers industriels qui livrent prĂšs du quart de la valeur de la production industrielle nationale: la base lourde du Liaoning, avec la sidĂ©rurgie d’Anshan et de Benqi, les charbonnages et le raffinage de Fushun, la pĂ©trochimie de Liaoyang, la pĂ©trochimie et les constructions navales de Dalian, autour de Shenyang, la mĂ©tropole, grand centre chinois des constructions mĂ©caniques; l’ensemble littoral du Hebei, avec le complexe portuaire et industriel de Tianjin, les charbonnages et la sidĂ©rurgie de Tangshan-Kailuan, le grand port pĂ©trolier et charbonnier de Qinhuangdao, et PĂ©kin, dans l’hinterland, devenue la deuxiĂšme ville industrielle de Chine aprĂšs Shanghai. Le foyer shanghaien reste de loin au premier rang, avec la plus large gamme d’activitĂ©s industrielles (de la sidĂ©rurgie Ă  la construction aĂ©ronautique et Ă  l’informatique) et, dans sa mouvance, Suzhou, Wuxi, Nantong, entre autres, pour la soie, les cotonnades, les industries Ă©lectroniques. On peut identifier par ailleurs quelques axes d’industrialisation, et notamment celui du bas fleuve Jaune avec, d’est en ouest, Jinan (constructions mĂ©caniques, textiles), Zhengzhou (filatures de coton), Luoyang (tracteurs, roulements Ă  billes), Xi’an (filatures, mĂ©canique), Lanzhou (pĂ©trochimie, Ă©lectromĂ©tallurgie), Baotou (sidĂ©rurgie), et l’axe du Changjiang, avec en particulier Nankin (pĂ©trochimie Ă©lectronique), Ma’anchan (sidĂ©rurgie), Wuhan (sidĂ©rurgie, textiles), Chongqing (sidĂ©rurgie, constructions mĂ©caniques).

Ce sont, enfin, les capitales provinciales plus ou moins industrialisées et que dominent à cet égard Harbin (turbines, industries alimentaires), Changchun (automobiles), Taiyuan (métallurgie lourde), Chengdu (mécanique), Hangzhou (soieries) et Canton (textiles, mécanique, automobiles Peugeot).

Mais, depuis 1980, cette gĂ©ographie industrielle s’étoffe et s’organise selon un nouveau cours: en mai 1980, c’est la crĂ©ation de «zones Ă©conomiques spĂ©ciales» (Z.E.S.) destinĂ©es Ă  attirer les investissements Ă©trangers dans les secteurs industriels tournĂ©s vers l’exportation et dans les secteurs immobiliers et de services; ces Z.E.S. sont, en 1988, au nombre de cinq: la Z.E.S. de Shenzhen, Ă  la frontiĂšre de Hong Kong, de trĂšs loin la plus importante (ville nouvelle de 300 000 habitants, avec 500 entreprises), les Z.E.S. de Zhuhai (Macao), de Shantou (Guangdong occidental) et de Xiamen (Amoy) au Fujian, Ă  des stades divers de dĂ©veloppement et, la derniĂšre-nĂ©e, la grande Ăźle de Hainan devenue au printemps de 1988 tout Ă  la fois province (elle Ă©tait jusque-lĂ  rattachĂ©e au Guangdong) et Z.E.S., oĂč quasiment tout reste Ă  faire. En avril 1984, quatorze villes cĂŽtiĂšres sont ouvertes Ă  leur tour aux investissements Ă©trangers, et, en janvier 1985, c’est l’ouverture de trois rĂ©gions: le delta du Changjiang, le littoral mĂ©ridional de Fujian, le delta de la riviĂšre des Perles (Canton).

Ce faisant, les autoritĂ©s chinoises estiment devoir s’appuyer sur la façade littorale du pays, de loin la plus dĂ©veloppĂ©e et peuplĂ©e de 200 millions d’habitants, en accĂ©lĂ©rer le dĂ©veloppement pour entraĂźner celui des rĂ©gions intĂ©rieures.

5. Le commerce extérieur et le tourisme

L’évolution du commerce extĂ©rieur de la Chine traduit fort bien les mutations Ă©conomiques de ce pays depuis les annĂ©es 1970. Évolution quantitative – une valeur totale de 4 milliards de dollars Ă  la fin des annĂ©es 1960, 14 milliards de dollars en 1974 (premiĂšres exportations du pĂ©trole), plus de 36 milliards en 1980 et plus de 82 milliards en 1987; Ă©volution structurelle Ă©galement puisque, de l’équilibre Ă  tout prix ou de l’excĂ©dent de l’ùre maoĂŻste, on passe Ă  un dĂ©ficit de la balance commerciale qui atteint 2 milliards de dollars en 1979 (importations de grands Ă©quipements) pour ĂȘtre rĂ©duit Ă  600 millions en 1980 et remonter Ă  prĂšs de 4 milliards en 1987, contre 12 milliards en 1986, rĂ©duction drastique grĂące Ă  un contrĂŽle sĂ©vĂšre des importations mais aussi Ă  une dĂ©valuation de la monnaie chinoise. Tandis qu’en 1980 les importations (18,60 milliards de dollars) Ă©taient constituĂ©es Ă  52,4 p. 100 de matiĂšres premiĂšres pour l’industrie (acier, laminĂ©s) et pour l’agriculture (engrais chimiques) et Ă  21,3 p. 100 de biens manufacturĂ©s, en 1987 elles atteignaient 43,21 milliards de dollars, dont 16 p. 100 seulement de matiĂšres premiĂšres et 84 p. 100 d’équipements manufacturĂ©s et de biens de consommation (machines-outils, tubes de tĂ©lĂ©viseurs, caoutchouc, sucre); les exportations qui, en 1980, se montaient Ă  18 milliards de dollars, dont 52,5 p. 100 de produits agricoles et de matiĂšres premiĂšres minĂ©rales (dont 25 p. 100 de pĂ©trole) et 47,5 p. 100 de biens manufacturĂ©s (dont 34 p. 100 de textiles), atteignaient 39,44 milliards de dollars en 1987, dont 33,5 p. 100 de matiĂšres premiĂšres agricoles et industrielles et 66,5 p. 100 de biens manufacturĂ©s (dont 30 p. 100 de produits textiles et 50 p. 100 de matĂ©riels Ă©lectriques).

L’essor du commerce extĂ©rieur chinois a Ă©tĂ© notablement facilitĂ© par d’importantes rĂ©formes structurelles avec, notamment, la crĂ©ation, en 1979, de la C.I.T.I.C. (Compagnie chinoise de crĂ©dit et d’investissements internationaux), qui agit en tant que conseil pour les sociĂ©tĂ©s Ă©trangĂšres dĂ©sirant exporter ou investir en Chine et qui instruit les dossiers des «sociĂ©tĂ©s mixtes Ă  capitaux chinois et Ă©trangers», et tout un train de mesures de dĂ©centralisation, au fil des ans, permettant aux partenaires Ă©trangers d’avoir le contact direct avec les autoritĂ©s rĂ©gionales et locales sans avoir nĂ©cessairement Ă  passer par la lourde structure bureaucratique du ministĂšre du Commerce extĂ©rieur et de ses «corporations» qui rĂ©gnaient en maĂźtre jusque-lĂ  (tabl. 10 et 11).

Le tourisme , qui s’est dĂ©veloppĂ© parallĂšlement au commerce extĂ©rieur, est une des manifestations les plus spectaculaires de l’évolution de la situation en Chine dans les annĂ©es 1980. Tandis qu’en 1978 ce pays recevait 1 810 000 touristes (dont 1 580 000 Chinois d’outre-mer, de Hong Kong et Macao), entre 1978 et 1987 plus de 115 millions de touristes ont Ă©tĂ© accueillis, soit une moyenne annuelle de prĂšs de 13 millions, dont 1 728 000 touristes non chinois.

Ce tourisme a contribuĂ© Ă  promouvoir les gains de la Chine en devises (9,4 milliards de dollars entre 1979 et 1987), Ă  moderniser et Ă  Ă©tendre le parc aĂ©rien intĂ©rieur (achat de 75 aĂ©ronefs aux États-Unis et en Europe pour les seules annĂ©es 1985-1986), Ă  crĂ©er un parc hĂŽtelier jusque-lĂ  inexistant: Ă  la fin de 1987, plus de 1 000 hĂŽtels totalisaient 400 000 lits, dont 800 (250 000 lits) pour les touristes Ă©trangers, tandis qu’à PĂ©kin 19 grands hĂŽtels sont en construction et une trentaine Ă  Shanghai. Le «gisement touristique» est un des plus considĂ©rables du monde, et les autoritĂ©s chinoises entendent bien l’exploiter plus avant en recevant de 7 Ă  8 millions de touristes Ă©trangers en l’an 2000. Reste Ă  surmonter le grave «goulet d’étranglement» des transports, Ă  former une masse de professionnels compĂ©tents et motivĂ©s, Ă  moderniser le marketing, etc.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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